À Kiev, un siège russe s’organise, les Ukrainiens gardent confiance

L’armée russe pilonne désormais les grandes villes de l’Ukraine. En photo, la place centrale de la ville de Kharkiv, bombardée le 1er mars.
Photo: Sergey Bobok Agence France-Presse L’armée russe pilonne désormais les grandes villes de l’Ukraine. En photo, la place centrale de la ville de Kharkiv, bombardée le 1er mars.

La neige et les missiles tombaient sur Kiev mardi, pendant que la Russie massait ses troupes autour de la capitale ukrainienne en prévision d’un siège qui s’annonce dur et sanglant. Sur place, à l’abri des bombes, la population attend l’ennemi, convaincue de pouvoir triompher.

Il y a une semaine, Aida Poltorak menait, selon ses mots, « une vie idéale ». Elle enseignait l’anglais en banlieue de Kiev, profitait de la datcha de ses rêves avec son mari, voyait des amis, préparait de bons repas pour la famille.

Puis un réveil brutal a troublé la vie de Kyryivshchyna il y a six jours. L’aviation russe bombardait l’aéroport civil de Boryspil, situé à quelques kilomètres de chez Mme Poltorak. La guerre venait de frapper : depuis, l’école est fermée, son mari n’est plus là, sa maison sert de refuge à dix personnes, la nourriture menace de manquer.

« Jamais je n’aurais imaginé qu’aujourd’hui je serais ici, éclairée à la chandelle dans l’escalier de mon sous-sol, pendant que mon mari est à Kiev pour défendre notre pays », dit la femme de 47 ans, jointe mardi par Zoom.

Aida Poltorak apparaît derrière l’écran : visage rond, air jovial, des yeux qui ont sans doute plus souvent pleuré de rire que de chagrin. Cette mère au sourire furtif place alors une main au coin de sa bouche, comme pour camoufler une confidence.

« J’ai acheté de l’essence pour mes cocktails Molotov, chuchote-t-elle. Je ne sais pas si je serais capable de les lancer sur un blindé russe, sachant qu’il y a des gars là-dedans. Mon mari dit que nous n’avons pas le choix. »

La résistance citoyenne s’organise en Ukraine jusque dans des hameaux comme Kyryivshchyna, en banlieue de Kiev, où des hommes ont érigé des postes de contrôle sur les routes et où des enseignantes ont patenté leur arsenal incendiaire.

Jusqu’à présent, la rumeur de la guerre est demeurée loin de ce village. Le vent pourrait toutefois rapidement tourner, explique le brigadier-général à la retraite Richard Giguère. « L’armée russe va fort probablement changer de stratégie et se regrouper, explique-t-il. C’est ce qui semble se dessiner avec ce convoi de 60 kilomètres au nord de Kiev. »

M. Giguère, aussi expert en résidence à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval, croit que le conflit entre dans une deuxième phase, « beaucoup plus violente et décisive ».

L’armée russe pilonne désormais les grandes villes de l’Ukraine. Au sud-est, les bombardements n’épargnaient mardi aucun quartier de Marioupol, une ville de plus de 450 000 habitants. Plus au nord, à Kharkiv, ils tuaient au moins 18 personnes et jonchaient de ruines la place de la Liberté. À Kiev, un missile a abîmé la tour de la télévision publique et enlevé la vie d’au moins cinq personnes.

Marko Suprun savait l’imminence de cette dernière attaque en raison des sirènes qui retentissent dans la ville à l’approche de chaque raid aérien. « Il a fallu que je me parle pour arrêter d’angoisser, explique l’homme de 52 ans au Devoir. Maintenant, elles résonnent plusieurs fois par jour. Je m’habitue. »

Kiev, décrit-il, tourne au ralenti depuis une semaine. Quelques boutiques demeurent ouvertes, de longues files se forment devant les pharmacies. Les voitures se font rares. Les contrôles policiers, eux, se multiplient pour débusquer des « saboteurs russes ».

La capitale semble suspendue dans l’œil d’un cyclone. M. Suprun refusait de croire, mardi soir, qu’une colonne de chars russes roulait vers Kiev. « Méfiez-vous de la propagande russe », lançait-il — même si l’information sur le convoi de blindés, accompagné d’images satellite, provient des États-Unis.

« La ville est beaucoup plus silencieuse qu’avant », raconte M. Suprun. Il a aussi remarqué que les étoiles étaient plus nombreuses à briller au-dessus de Kiev puisque le soir venu, sur la consigne du gouvernement, les lumières s’éteignent partout dans le pays. L’idée, explique Aida Poltorak à la lueur de sa chandelle, est de désorienter les avions russes et de n’offrir aucun repère à l’ennemi.

La stratégie russe encore floue

« Après deux jours d’opérations visant à prendre Kiev pour décapiter rapidement le pouvoir ukrainien, il apparaît évident que les troupes russes ont sous-estimé la résistance ukrainienne », analyse Yohann Michel, chercheur et analyste à l’Institut international d’études stratégiques.

Maintenant, il est très difficile de savoir quelle stratégie Moscou emploiera pour faire plier l’échine de Kiev. « Si les Russes décident d’aller se battre dans les rues de Kiev, les conséquences seront terribles, avertit M. Michel, joint à Berlin. Il y aura beaucoup, beaucoup de morts. »

« Se battre dans une ville comme Kiev, c’est un cauchemar, renchérit Richard Giguère. C’est même, je dirais, impossible de capturer Kiev. C’est une ville de trois millions d’habitants, presque comme Montréal. Peut-être qu’on peut l’envahir, mais la tenir dans la durée, c’est une chose complètement différente. »

Le Pentagone observe que l’armée russe a de la difficulté à ravitailler ses troupes postées en Ukraine. Le moral de ses hommes semble bas, plusieurs font défection, « certains n’ont à peu près aucune idée de ce qu’ils font là-bas », indique Yohann Michel.

Face à eux se dressent une armée ukrainienne plus coriace que ce qu’ils avaient prévu et un peuple galvanisé, prêt à mourir pour sauver son pays et ses maisons, explique Richard Giguère.

« Ce n’est pas une lubie de dire que l’Ukraine va gagner, croit Marko Suprun, à Kiev. Nous n’avons pas le choix si nous voulons survivre ! »

Aida Poltorak, elle, pense à son mari parti à la guerre, à son frère qui veut s’enrôler, à sa fille de 26 ans dont l’avenir devient soudainement incertain.

« Je pense que je pourrais le lancer », dit-elle finalement à propos de son cocktail Molotov. Avant d’ajouter, convaincue dans la pénombre : « Nous allons crier victoire avant la fin du mois. »

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