Un cauchemar qui se poursuit depuis 2014 dans l'est de l'Ukraine

Dans un parc de Kharkiv se trouve un camp bâti à partir de conteneurs où vivent quelque 176 réfugiés du Donbass.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans un parc de Kharkiv se trouve un camp bâti à partir de conteneurs où vivent quelque 176 réfugiés du Donbass.

« C’est mon arrière-arrière-grand-père qui avait construit notre maison à Donetsk. Elle était dans ma famille depuis 130 ans », souffle Roman (nous utilisons un prénom d’emprunt pour des fins de sécurité). À l’été 2014, après que des milices soutenues financièrement et militairement par la Russie avaient pris le contrôle de certains secteurs du Donbass, une région de l’est de l’Ukraine, des séparatistes pro-russes étaient venus chercher les clés de sa maison. Puis ils ont pris celles de sa voiture, et de son bar.

« Je n’ai rien pu faire. » Dans les mois précédents, l’homme dans la vingtaine avait pris sous son aile une partie de la résistance locale s’opposant à ceux qu’il appelle les « terroristes ». Ces hommes, à la solde du Kremlin, qui grugeaient peu à peu le territoire de la ville de Donetsk. « À notre première rencontre, on attendait quelques dizaines de personnes. Mais il y en a eu des milliers. C’était incroyable », raconte Roman.

Aujourd’hui, celui qui garde toujours dans ses poches sa carte de réfugié a repris les armes, encore une fois aux côtés de milliers d’autres civils déterminés à affronter l’envahisseur russe. Et encore une fois, avec cette fierté nationale tatouée sur le cœur. « Je n’ai plus le temps de te parler. Je suis occupé à stopper les Russes. »

Région à majorité russophone, le Donbass n’en est pas moins profondément ukrainien, a constaté Le Devoir lors de son séjour sur place, la semaine dernière. Des pylônes électriques peints en bleu et en jaune — les couleurs du drapeau ukrainien — dominent le paysage. Des clôtures arborant les couleurs nationales surplombent les ponts. Et les visiteurs sont accueillis à l’entrée des agglomérations par d’immenses lettres bleues et jaunes formant les noms des villes.

Bien traités

 

Daryna Safryhina, qui habite la ville de Lyssytchansk, dans la région de Louhansk, a lancé un soupir contrarié lorsque Le Devoir lui a demandé la semaine dernière si les Ukrainiens parlant le russe, comme elle, sont persécutés — comme le prétend Vladimir Poutine. « Pas du tout. On vit très bien ici », a répondu la jeune femme de 28 ans.

Un prétexte qui avait également été brandi en 2014 pour justifier les prises de contrôle des villes de Donetsk et de Louhansk par des séparatistes pro-russesqui en ont fait des républiques populaires. Les cicatrices de ce conflit, qui a fauché la vie de plus de 14 000 Ukrainiens, étaient encore visibles dans le Donbass avant même que Vladimir Poutine déverse une nouvelle fois sa haine sur l’Ukraine, jeudi dernier.

Sur la route en périphérie de Sloviansk, dans la région de Donetsk, un ancien hôpital psychiatrique — réquisitionné en 2014 par les séparatistes pro-russes, qui en avaient fait un de leurs quartiers généraux — trône toujours sur le secteur en contrebas, malgré sa façade éventrée par les bombes et les tirs d’artillerie.

Un rappel durable de ce conflit qui avait déjà fait, avant jeudi, plus de 1,8 million de déplacés (ayant trouvé refuge ailleurs en Ukraine) et plus de 1 million de réfugiés (ayant trouvé l’asile dans des pays limitrophes).

Camp de déplacés

 

Ludmyla Bobova fait partie de ceux qui ont fui en 2014 les territoires qui tombaient sous le contrôle des séparatistes pro-russes — et à l’intérieur desquels le gouvernement russe a depuis distribué plus de 600 000 passeports russes à des résidents qui étaient jusque-là ukrainiens. « Avec mon mari et ma mère, j’ai pris le dernier train qui quittait Louhansk [avant que le territoire ne soit coupé du reste de l’Ukraine] », raconte-t-elle. « On a fui pour sauver nos vies. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir « Je sais que je ne retournerai jamais chez moi », confie Ludmyla Bobova, rencontrée à Kharkiv la semaine dernière.

Une fuite qui l’a menée à Kharkiv, deuxième ville du pays, soit dans le nord-est de l’Ukraine et à quelques dizaines de kilomètres de la Russie. Là, la dame a trouvé refuge dans un camp bâti à la hâte sur un terrain de banlieue qui jouxte une école de police. Une escale qui devait être temporaire, mais qui s’étire depuis.

« Je sais que je ne retournerai jamais chez moi », a-t-elle laissé tomber lorsque rencontrée à Kharkiv la semaine dernière. Dans les mois qui ont suivi la guerre de 2014, quelque 400 Ukrainiens avaient trouvé refuge dans ce camp composé de conteneurs aménagés en logements. Environ 176 personnes s’y trouvaient toujours avant l’invasion russe lancée jeudi dernier. Lundi, la ville qui les accueille était bombardée par les troupes russes.

« Il y a 37 enfants qui sont nés ici, a indiqué au Devoir le responsable du camp, Artur Statsenko. En tout, plus de 1500 Ukrainiens sont passés dans ces conteneurs donnés par l’Allemagne. » Aux murs de son bureau sont affichés les plans d’un complexe d’édifices de logements dont la construction devait être lancée sous peu. Le projet vise à héberger de manière plus digne ces personnes exilées dans leur propre pays.

« C’est le plus grand rêve des gens qui habitent ici, de pouvoir vivre dans de vraies habitations », relevait Ludmyla Bobova. Avec les combats qui font rage à Kharkiv depuis quelques jours, rien n’est toutefois plus incertain. Tout comme l’avenir entier de ce pays qui, à chaque instant, joue sa liberté.

Mais comme en 2014, Vladimir Poutine suscite l’effet inverse de celui recherché en revigorant la fierté nationale dans ce pays qu’il considère comme illégitime. « En 2014, on ne savait pas tellement, à Kharkiv, si on était pro-russes ou pro-ukrainiens », souligne Michaël, propriétaire d’un bar de la municipalité qui avait été la cible d’une explosion en 2014 lorsque les séparatistes pro-russes progressaient dans la ville.

« Mais on est encore plus patriotiques aujourd’hui. On parle russe, mais on a le cœur ukrainien. On sait aujourd’hui que Kharkiv est pro-Ukraine. »

Avec Vitalii Ovcharenko et Max Krizhanivsky

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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