Le désespoir des exilés

Un couple tente d’obtenir des nouvelles de membres de sa famille en route vers la Pologne.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un couple tente d’obtenir des nouvelles de membres de sa famille en route vers la Pologne.

C’était un concert d’angoisse, de pleurs d’enfants et, parfois, de larmes de joie. La scène était saisissante, samedi 26 février, pour quiconque s’approchait de la ville de Medyka : un flux continu de personnes, titubantes parfois, qui franchissaient le poste frontalier de cette petite ville polonaise, collée sur la frontière avec l’Ukraine. Là, des mères aux traits tirés tirant une valise d’une main, tenant de l’autre leur enfant, peluche à la main. Plus loin, des aînés, des étudiants étrangers ou encore des adolescents. Mais rarement des hommes.

Tous subissent les convoitises belliqueuses d’un homme, le principal responsable de cette arrivée massive de réfugiés en sol polonais : Vladimir Poutine. Depuis que l’autocrate du Kremlin a intimé l’ordre d’envahir l’Ukraine, jeudi 24 février, un exode s’est déclenché. Ils étaient, au moment où ces lignes étaient écrites dimanche, près de 400 000 Ukrainiens à avoir fui leur pays, dont plus de 200 000 en Pologne.

Orienté sur la route menant à Lviv, une grande ville à l’ouest de l’Ukraine, le poste-frontière de Medyka est devenu l’un des foyers d’ampleur de cet exode, forcé par la guerre absurde menée par Moscou. Les frontières terrestres ayant été entièrement ouvertes aux piétons par les autorités polonaises, des milliers de réfugiés affluent ces derniers jours par le point frontalier de Medyka. La plupart arrivent à pied, après un périple de plusieurs dizaines de kilomètres. En effet, côté ukrainien, un embouteillage massif de véhicules s’étend sur près de trente kilomètres, laissant dans l’attente des dizaines de milliers de personnes. Les autobus et voitures arrivent au compte-gouttes. La faute, selon certains, à une bureaucratie ukrainienne inefficace. Beaucoup choisissent donc de laisser tomber leur voiture en cours de route, ou de payer des taxis qui les laissent à l’arrière de la file. Quitte à payer une somme faramineuse : certaines personnes interrogées affirment avoir payé 200 000 hryvnias (8567 dollars canadiens).

Des voyages difficiles

 

Beaucoup, à Medyka, arrivent exténués. La voix altérée par la fatigue, Svetlana, qui préfère taire son nom de famille, a vécu un périple cauchemardesque. Avec ses fils Alexeï, 4 ans, et Igor, 2 ans, ils ont marché plus de trente kilomètres pour atteindre le poste frontalier de Medyka. « Il n’y avait pas de possibilité d’y aller en voiture, c’était trop long, alors nous avons marché pendant vingt-quatre heures », raconte la mère de 33 ans. « En chemin, il y avait beaucoup de personnes à pied aussi. La plupart du temps, c’étaient des femmes avec enfants, très peu d’hommes ont franchi la frontière. » En cause : la mobilisation générale décrétée par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, empêchant les hommes de 18 à 60 ans de quitter le territoire. « Quand l’invasion a commencé jeudi, poursuit Svetlana, nous avons décidé de faire nos affaires et nous sommes partis en vitesse. »

Le mari ukrainien de Svetlana, qui travaille en République tchèque, est venu de Prague jusqu’à Medyka pour la retrouver. C’est dans la capitale tchèque, désormais, que la famille entamera sa nouvelle vie. Samedi, sur la route menant au poste frontalier de Medyka surveillé par des policiers, s’enfilaient des centaines de voitures immatriculées en Pologne, mais aussi en Autriche, au Danemark, en Suède et, en Finlande ou même en Allemagne. Tous des Ukrainiens résidant aux quatre coins de l’Europe qui attendent l’arrivée de leurs êtres chers. Lorsqu’ils voient apparaître, au loin, des visages familiers, c’est l’exultation, l’heure des enlacements et des pleurs de soulagement : les voilà réunis et en lieu sûr, loin de la violence des forces russes.

Qu’ils soient assis dans leur véhicule ou déambulant dans les allées du point frontalier, l’inquiétude se lit sur le visage de ces nombreux Ukrainiens de la diaspora. Ils ont les yeux rivés sur leur téléphone, en quête de nouvelles de leurs proches malgré une connexion téléphonique aléatoire.

« Voilà douze heures qu’on attend, mais on a l’impression que ça fait 36 heures », se lamente Valentyn, 23 ans. Au moment du passage du Devoir dimanche, ce Polonais d’origine ukrainienne attendait toujours l’arrivée de sa mère et de plusieurs membres de sa famille. Eux aussi ont dû marcher plus d’une trentaine de kilomètres pour se rendre à la frontière polonaise.

Quelques pare-chocs plus loin, c’est aussi l’incertitude chez Igor et Mariana, la trentaine. Adossé sur leur véhicule, ce couple d’Ukrainiens travaillant à Poznań, dans l’ouest de la Pologne, a roulé pendant plus de sept heures, vendredi, pour espérer recueillir sa famille à Medyka. Leurs proches ont beau avoir fui le pays le jour de l’invasion, ils sont toujours coincés dans le goulot d’étranglement sur la route de Lviv à Medyka. Immobilisés depuis quatre jours, donc. « Au moins, ils sont approvisionnés en nourriture par des volontaires qui, côté ukrainien, se faufilent dans l’embouteillage », se rassure Igor.

Les Russes nous ont envahis, je ne peux pas accepter ce massacre et rester attentiste. La Russie cherche à nous empêcher de rejoindre l’OTAN et à nous dominer, sauf que la voie de l’Ukraine c’est l’Europe, pas la Russie.

Solidarité

Mais dans cette ambiance de détresse, au poste frontalier de Medyka, les élans de solidarité se multiplient ces derniers jours. Une fois les guérites polonaises franchies, les réfugiés sont accueillis par une marée de simples citoyens qui brandissent des pancartes cartonnées : « Trajet gratuit jusqu’à Cracovie », « Chambre gratuite chez moi »… Tout près, devant la façade de petits restaurants, ont été aménagés des centres de collecte de denrées. Ambulanciers et médecins sont également sur place pour soigner ceux et celles qui se blessent pendant leur traversée vers la Pologne. C’est sans compter l’imposante masse de vêtements et de chaussures mise à disposition des exilés, disposée sur un morceau de terre.

Artur Polianovski, 27 ans, est de ceux qui se sont mobilisés spontanément pour venir à leur secours. En ce samedi soir, cet Ukrainien de 27 ans, installé en Pologne depuis dix ans, pousse un chariot qu’il s’apprête à charger de couvertures et d’habits chauds. « Je serai ici tant que j’en aurai la force. D’ailleurs, je viens de boire une boisson énergisante, ça devrait me garder éveillé encore pour les prochaines heures », dit-il en plaisantant. Le lendemain, vers midi, on retrouvera Artur, toujours avec sa veste réfléchissante sur le dos, distinguant les bénévoles. « J’ai dormi quelques heures dans ma voiture cette nuit, me voici sur pied de nouveau. »

Il y a aussi ces navettes qui, un peu plus loin, font l’aller-retour entre Przemyśl, la ville polonaise la plus proche. De là, ceux et celles qui fuient les combats sortent de l’autobus, qui redémarre aussitôt vers Medyka pour transporter d’autres réfugiés. Mais il ne repart pas vide : d’autres Ukrainiens y montent à leur tour, direction le poste-frontière. L’objectif de ce voyage, rentrer en Ukraine pour participer à l’effort de guerre. Casquette rouge enfoncée sur la tête, Ruslan Shkola y prend place, après avoir rangé sa grande valise et son sac en treillis dans le coffre du véhicule. L’homme de 34 ans n’a jamais tenu une arme de sa vie, mais qu’importe : « Je suis arrivé il y a une semaine en Pologne pour un emploi, et entre-temps, la guerre a éclaté. Je ne peux pas rester là à l’extérieur du pays à attendre que ma maison se fasse bombarder. Il faut aller à la guerre. »

Arrivé à Medyka, d’où il prend ensuite la route vers l’Ukraine, Ruslan Shkola croise d’autres Ukrainiens qui, eux, viennent trouver refuge en Pologne. Un chassé-croisé qui a de quoi déconcerter. « Les Russes nous ont envahis, je ne peux pas accepter ce massacre et rester attentiste. La Russie cherche à nous empêcher de rejoindre l’OTAN et à nous dominer, sauf que la voie de l’Ukraine c’est l’Europe, pas la Russie », lâche-t-il. « Et j’ai beau ne pas avoir de formation militaire, je vais apprendre à confectionner des cocktails Molotov. D’ailleurs, l’un de mes amis est porté sur la boisson et a plusieurs bouteilles de vodka chez lui, ça pourrait servir… »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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