La Biélorussie, l’autre front de la guerre menée par Moscou

L’autre front — plus subtil, mais non moins négligeable — de la guerre menée par le maître du Kremlin se retrouve en Biélorussie, qui partage une frontière de près de 900 kilomètres avec l’Ukraine.
Photo: Oleksandr Ratushniak Associated Press L’autre front — plus subtil, mais non moins négligeable — de la guerre menée par le maître du Kremlin se retrouve en Biélorussie, qui partage une frontière de près de 900 kilomètres avec l’Ukraine.

Vladimir Poutine s’est servi du territoire de la Biélorussie comme base arrière militaire pour envahir l’Ukraine. Une réalité qui suscite la colère de nombreux dissidents biélorusses, dont beaucoup se sont exilés en Pologne ou en Lituanie.

Son appréhension était bien fondée. Il y a un peu plus d’une semaine, Vladimir — dont le prénom a été modifié pour protéger ses proches — quittait Minsk en direction de la Pologne. Au départ, c’était pour visiter sa mère, une dissidente s’étant exilée à Varsovie pour fuir la répression du dictateur biélorusse, Alexandre Loukachenko. Mais, arrivé dans la capitale polonaise, le vingtenaire a fait le choix d’y rester, et de ne plus retourner en Biélorussie. « Au cas où, j’ai pris tout ce dont j’avais besoin sur moi, et j’ai retiré tout l’argent de mon compte de banque », raconte Vladimir derrière ses petites lunettes rondes, attablé dans un appartement de Varsovie. « Sur la route, lorsque je conduisais vers la frontière polonaise, il y avait beaucoup de convois et de machinerie militaires, qui allaient de Brest [une ville frontalière située non loin de la Pologne et de l’Ukraine] vers Minsk. »

C’est qu’au-delà de la répression politique, une inquiétude croissante montait en Vladimir. Celle d’une occupation militaire extérieure dans son pays, d’une ampleur inédite en 30 ans. Ces dernières semaines, quelque 30 000 soldats russes ont été déployés en Biélorussie, sous les auspices de l’autocrate Loukachenko. Officiellement, selon Moscou et Minsk, l’objectif était de mener à bien sur le sol biélorusse des manœuvres conjointes qui devaient se terminer le 20 février. Or, non seulement les troupes n’ont jamais quitté la Biélorussie après l’échéance prévue, mais ce sont elles qui ont contribué à l’invasion de l’Ukraine, lancée par Vladimir Poutine le jeudi 24 février aux aurores. Car l’autre front — plus subtil, mais non moins négligeable — de la guerre menée par le maître du Kremlin se retrouve en Biélorussie, qui partage une frontière de près de 900 kilomètres avec l’Ukraine. Pour resserrer l’étau autour du pays, les forces russes qui y étaient stationnées ont rapidement progressé vers la frontière nord de l’Ukraine, images à l’appui.

Voilà quelques semaines déjà d’ailleurs qu’une autre Biélorusse rencontrée par Le Devoir et qui souhaite préserver sa véritable identité pour des raisons de sécurité constatait la présence accrue de soldats non loin de chez elle. « Nous les voyons dans les rues et les magasins. Les gens ont peur. Des hélicoptères survolent la frontière tous les soirs, et cela enflamme vraiment la situation », relatait quelques jours avant l’invasion cette femme de 26 ans qui habite dans la région frontalière de Brest.

Loukachenko, vassal de Poutine

 

« Les Biélorusses sont en majorité contre cette guerre qui se profile », souligne pour sa part Nadzeya Luchanok, une Biélorusse vivant en exil en Pologne. « Loukachenko s’est longtemps présenté comme garant de paix et souveraineté biélorusses, mais c’était un mensonge, et il éclate au grand jour aujourd’hui. Il a accepté la présence sur le territoire biélorusse de tous ces engins milliaires et soldats russes et, de fait, il joue le jeu de Poutine. » La trentenaire rappelle d’ailleurs « qu’un autre genre de guerre est mené en Biélorussie », cette fois contre les opposants au régime : celui-ci a mis sous écrou plus d’un millier de prisonniers politiques, dont son père, Uladzimir Matskevich, un célèbre intellectuel et militant démocrate biélorusse. « Tous les droits de la personne sont bafoués, la liberté d’expression comme d’association n’existe pas. La peur de critiquer le pouvoir s’est installée au pays. »

À l’élan sans précédent de la société civile qui avait suivi sa réélection frauduleuse, le 9 août 2020, Alexandre Loukachenko avait répondu par une répression sans merci : des médias indépendants comme des ONG ont été liquidés, et le soulèvement populaire blanc-rouge-blanc, couleurs de la contestation, n’est plus qu’un souvenir. Plus affaibli que jamais sur le plan international, Loukachenko, ciblé par une kyrielle de sanctions occidentales, n’avait eu d’autre choix que de jeter son dévolu sur Moscou. Sa survie politique, il la doit dorénavant plus que jamais à Vladimir Poutine, dont il est devenu le vassal. « Le territoire de la Biélorussie est devenu une grande base arrière militaire de la Russie de Poutine. C’est le prix que Loukachenko a accepté pour recevoir le soutien de Poutine », dénonce Franak Viačorka, le conseiller principal de l’opposante numéro 1 en exil, Svetlana Tikhanovskaïa, rencontré plus tôt ce mois-ci au siège de l’opposition à Vilnius, en Lituanie.

« Tant que la Russie de Poutine se maintiendra au pouvoir, la démocratie biélorusse ne pourra jamais voir le jour », indique de son côté Pavel Usov, qui dirige le Centre d’analyses et de prévisions politiques, basé à Varsovie. Selon cet exilé politique, un autre intérêt du président Poutine se trouverait derrière l’occupation militaire en Biélorussie qui a participé à l’invasion de l’Ukraine : profiter de l’asservissement de Loukachenko pour mener à bien l’intégration des deux pays, désirée par le chef d’État russe. « La Russie réalise le plan qui a été élaboré au cours des dernières années, et elle utilise la situation en Ukraine pour parvenir à ses fins. Elle alimente un conflit avec l’Occident et l’Ukraine afin, entre autres, de déployer ses forces en Biélorussie et davantage asseoir son influence dans la région. Pour la Russie, Loukachenko n’est qu’un pion. Poutine n’a pas intérêt à l’écarter du pouvoir, il lui est trop loyal. »

Réforme sur fond de guerre

 

Le 27 février prochain, cette subordination s’apprête à prendre d’importantes dimensions alors qu’un référendum constitutionnel se tiendra en Biélorussie. Il s’agit en fait, de l’avis des détracteurs de Loukachenko, d’un simulacre démocratique. Les modifications prévues à la Constitution donneraient une immunité judiciaire à vie au président biélorusse, en plus de le maintenir au pouvoir jusqu’en 2035, notamment. Mais c’est un autre aspect de ce projet de nouvelle Constitution qui suscite particulièrement l’inquiétude, surtout dans le contexte de la guerre en Ukraine : cette réforme prévoit également l’abandon du statut de neutralité et du statut d’État non nucléaire. En clair, elle ouvre la porte au déploiement d’armes nucléaires en sol biélorusse, soulignent des experts.

Ce référendum constitue une mascarade pour Olga, rencontrée lors d’une manifestation de soutien à l’Ukraine, à Varsovie. Elle préfère taire sa vraie identité, par crainte de représailles contre sa famille restée en Biélorussie. « Nous sommes contre la guerre, nous voulons que l’Ukraine préserve sa souveraineté et choisisse sa destinée, sans un Poutine en arrière-plan qui impose ses vues », affirme cette Biélorusse de 40 ans, drapeau blanc-rouge-blanc sur les épaules. « Je crains cette intégration, je ne veux pas que mon pays devienne une quelconque province russe. Nous avons notre propre identité. Ces deux fous de présidents veulent faire une nouvelle URSS, mais nous n’en voulons pas ! Nous voulons un pays indépendant. Tout comme les Ukrainiens. »

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