La Russie et l'Ukraine, des frères ennemis

«La volonté d’indépendance de l’Ukraine a pris son essor au XIXe siècle et s’est manifestée plus intensément en 1917, à l’effondrement de l’empire russe», explique le professeur Stephen Norris
Photo: Oleksandr Gimanov Agence France-Presse «La volonté d’indépendance de l’Ukraine a pris son essor au XIXe siècle et s’est manifestée plus intensément en 1917, à l’effondrement de l’empire russe», explique le professeur Stephen Norris

Le professeur américain Stephen Norris dirige le Havighurst Center for Russian and Post-Soviet Studies de l’Université Miami, en Ohio. Il a été interviewé quelques heures après le début de l’invasion russe de l’Ukraine, cette semaine. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Jeudi matin, alors que la guerre commençait, le diplomate ukrainien Olexander Scherba a écrit sur Twitter qu’il ne savait pas comment annoncer la nouvelle à sa belle-mère de 80 ans, résidente de Kiev, en Ukraine, mais née à Koursk, en Russie. « Sa première mère patrie attaque sa seconde », a-t-il écrit. Cette guerre peut-elle effectivement être résumée comme un conflit entre deux membres d’une même famille ?

Dans un sens, oui. Une longue et bien complexe histoire des relations est à l’œuvre. La manière la plus simple de le présenter revient à dire que les racines historiques des gouvernements actuels de l’Ukraine, de la Biélorussie et de la Russie remontent toutes à la même source, la Rous de Kiev [du IXe au XIIIe siècle]. La première civilisation de cette région du monde avait établi sa capitale à Kiev, et ses dirigeants ont adopté le christianisme orthodoxe comme religion. L’invasion mongole a écrasé la Rous de Kiev au XIIIe siècle et divisé le territoire, mais d’autres civilisations sont ensuite apparues, dont l’empire russe. Les Ukrainiens aussi se réclament de ces racines profondes.
 

Ils sont donc à la fois mêmes et autres. Comment s’affirme cette différence ?

La volonté d’indépendance de l’Ukraine a pris son essor au XIXe siècle et s’est manifestée plus intensément en 1917, à l’effondrement de l’empire russe. Ainsi, depuis 150 ans et encore plus depuis un siècle, les Ukrainiens se conçoivent eux-mêmes comme reliés aux Russes et en même temps différents d’eux. Ce désir d’indépendance, y compris de la part des Ukrainiens vivant en dehors de l’Ukraine, s’est amplifié au cours des deux ou trois dernières décennies. Le président russe, Vladimir Poutine, ne fait qu’amplifier cette volonté d’indépendance des Ukrainiens, maintenant fortement unis autour de cette idée.


 

Comment est perçue cette indépendance du point de vue de la population russe ?

Comme une trahison. Poutine le dit clairement dans ses écrits. Il a publié l’été dernier un article de 5000 mots pour dire que les Ukrainiens et les Russes forment un seul et même peuple. Il en a proposé une version résumée dans un discours récent. Cette vision néo-impériale russe reprend une perspective du XIX siècle. Elle soutient que l’Ukraine n’est pas un pays en soi, mais plutôt la « Petite Russie », comme au temps de l’empire. Le président russe ajoute que la « Grande Russie » et les « grands Russes » ont fait le don de la civilisation à l’Ukraine. La longue histoire permet donc la compréhension de choses importantes. Le conflit actuel s’explique en partie par une mythologie impériale que Vladimir Poutine réactive depuis une dizaine d’années.


Comment se transpose cette complexité identitaire dans les manifestations culturelles de cette région ?

Des productions télévisuelles et des films russes célèbrent l’unité culturelle et fraternelle de l’Ukraine et de la Russie. Les médias russes, souvent à la solde du régime, ont diffusé des documentaires, et on a vu récemment une nouvelle vague de films patriotiques. Une production très populaire de 2015 s’intitule La bataille pour Sébastopol [intitulée Résistance dans sa version française]. Le film raconte le parcours d’une tireuse d’élite soviétique pendant la Deuxième Guerre mondiale, là encore pour montrer que les Russes et les Ukrainiens partagent la même histoire et que les barrières érigées depuis la fin du communisme sont artificielles.


 

Comment se transposent ces tensions dans la culture ukrainienne ?

Au XIXe siècle, la langue et la littérature ukrainiennes ont connu un essor important avec des poètes majeurs comme Taras Chevtchenko [1814-1861]. Il y a eu récemment une explosion de créations chez les auteurs et les poètes ukrainiens qui interrogent les racines de la situation actuelle et qui stimulent le sentiment d’indépendance chez les Ukrainiens. Je recommande à tout le monde de lire Les abeilles grises [éditions Liana Levi], d’Andreï Kourkov, pour saisir la complexité de la région. Kourkov est un auteur russo-ukrainien. Sa première langue est le russe, il parle l’ukrainien et il vit depuis l’enfance à Kiev. L’histoire du livre se déroule dans un village abandonné, dans le Donbass, exactement dans la région qui est au centre du conflit actuel.

Avez-vous été surpris par l’invasion de l’Ukraine ?

Si j’ai été surpris ? Oui et non. Je n’y croyais pas jusqu’au déclenchement de l’invasion. Je pense que beaucoup d’entre nous, beaucoup d’experts de la Russie, ne voulaient pas croire que le président Poutine allait réellement le faire, allait envahir l’Ukraine. Mais l’ampleur de l’attaque est vraiment difficile à concevoir.
 

Que prévoyez-vous maintenant ? La Russie va-t-elle occuper l’Ukraine ?

Le président Poutine conçoit l’Ukraine comme un pays occupé par l’Occident et dirigé par un régime fantoche à la solde des États-Unis. Il répète que les Ukrainiens sont des frères russes et qu’il n’y a donc pas de division réelle entre les peuples russe et ukrainien. Il dit que l’Ukraine n’est pas vraiment un pays séparé. Avec l’ampleur de l’attaque en cours, il devient possible d’envisager une guerre longue et une occupation. Les signes sont là déjà. Les Ukrainiens se battent et contre-attaquent, alors qu’il n’y avait eu pratiquement aucune résistance au moment de la prise de la Crimée, en 2014. Cela dit, l’armée ukrainienne ne paraît pas aussi puissante que celle de la Russie.


 

Qu’envisagez-vous du point de vue occidental ?

La situation évolue rapidement, et il est bien difficile de faire des prédictions. On peut cependant remarquer que contrairement à ce qui s’est produit en Géorgie en 2008 et en Crimée en 2014, les alliés occidentaux font preuve d’une unité beaucoup plus grande. Il n’y a aucune chance que des soldats américains ou d’autres membres de l’OTAN soient déployés sur le terrain en Ukraine. Par contre, l’unité occidentale semble ferme, et ses acteurs semblent prêts à mettre en place des sanctions d’une ampleur inégalée jusqu’ici, avec une coordination internationale étendue. Il est tout aussi évident que les sanctions n’ont pas fonctionné jusqu’à maintenant, sinon Vladimir Poutine ne serait pas en train de faire ce qu’il fait.
 

Fin 2019, le président français, Emmanuel Macron, déclarait que l’OTAN était une organisation « en mort cérébrale ». Peut-on envisager sa réanimation avec ce conflit aux frontières de l’Alliance ?

Je le crois bien. Dans un sens, Poutine et son régime s’enferment dans leur propre trappe. Ils se plaignent de l’expansion de l’OTAN depuis des années en se référant à des promesses faites non pas sur papier, mais verbalement, à la fin de la guerre froide, selon lesquelles l’Alliance ne s’étendrait pas vers l’est. Ils le répètent depuis plusieurs années pour justifier certaines actions. Maintenant, à cause de ces actions, encore plus d’anciennes républiques du bloc de l’Est veulent se joindre à l’OTAN. Le secrétaire de l’Organisation a déclaré il y a quelques jours qu’il n’avait jamais vu ses membres aussi unis que maintenant. C’était difficile d’unir l’Angleterre, l’Allemagne et la France pour certaines causes. Poutine a réussi à les unifier.

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