Les réfugiés ukrainiens affluent en Pologne

Des Ukrainiens fuyant les combats étaient à la frontière polonaise, vendredi. Le Nations Unies estiment que 100 000 personnes ont dû quitter leur logis depuis le début des hostilités en Ukraine.
Photo: Czarek Sokolowski Associated Press Des Ukrainiens fuyant les combats étaient à la frontière polonaise, vendredi. Le Nations Unies estiment que 100 000 personnes ont dû quitter leur logis depuis le début des hostilités en Ukraine.

Son regard, fuyant, montre une pointe de désespoir. Quant à ses cernes, ils témoignent de l’angoissant périple de douze heures qu’elle vient de vivre, en compagnie de son mari et ses enfants de cinq et treize ans. Le jeudi 24 février, en soirée, Lesia vient d’arriver à la gare de Przemyśl, une ville polonaise située à 15 kilomètres de la frontière avec l’Ukraine. « Je n’ai jamais vécu en Pologne, je suis venue ici pour protéger ma famille, il y avait des bombardements à l’aéroport à côté de ma ville », raconte cette femme de 43 ans en gardant un œil sur ses enfants.

C’est au petit matin, le même jour, que Lesia apprenait la nouvelle : Vladimir Poutine donnait l’ordre d’envahir l’Ukraine, et de la pilonner.

En catastrophe, elle a quitté son domicile d’Ivano-Frankivsk, une ville de l’ouest de l’Ukraine. « Nous appréhendions une attaque, mais nous ne pensions pas que ce serait aussi terrible, que la Russie essaie même d’attaquer l’ouest du pays. Aux aurores, nous avons fait nos valises, et nous sommes partis en train pour la Pologne », relate la femme qui, à l’instar de plusieurs autres exilés rencontrés, n’a pas voulu donner son nom complet pour des fins de sécurité.

De Przemyśl, elle compte ensuite rejoindre Cracovie, dans le sud de la Pologne, là où habite son père. « Nous sommes épuisés et encore sous le choc, même si nous sommes en sécurité », soupire-t-elle. Comme Lesia et sa famille, sur les 50 000 Ukrainiens ayant fui le pays dans la foulée des assauts de l’armée russe, près de 100 000 ont jusqu’à maintenant choisi la Pologne comme terre d’exil.

Un peu plus loin dans la gare, assise sur l’un des lits d’appoint installés par les autorités pour permettre aux réfugiés de s’allonger, Lera Likhitska, 20 ans, a elle aussi l’impression de vivre un mauvais rêve. Soupe chaude entre les mains, la jeune femme aux cheveux blonds raconte son calvaire des dernières heures. « Tôt le matin, mon oncle m’a appelé pour m’alerter », poursuit-elle. À six heures du matin, à peine une heure avant l’annonce martiale du maître du Kremlin, son billet de train était réservé. « Mon père, mon frère, ma grand-mère sont toujours là-bas », ajoute-t-elle, les yeux noyés par des larmes. « L’Ukraine, c’est ma maison, alors je ressens de la haine, non pas envers les Russes, mais envers Poutine et ce qu’il a dans la tête. »

Quant à Valentin, 19 ans, les forces russes avaient déjà commencé à pilonner l’Ukraine lorsqu’il s’est réveillé, jeudi matin. À l’occasion de vacances universitaires, il passait du temps chez sa famille à Ternopil, dans l’ouest du pays. « Ma mère m’a réveillé en urgence, elle m’a supplié de quitter l’Ukraine. J’ai pris un billet pour venir en Pologne au plus vite. Dans le train, ils étaient nombreux à pleurer, et certains n’avaient pas même de ticket, mais ont pu tout de même rester à bord. »

Sur le quai de la gare, le lendemain de l’attaque, Alina pousse un soupir de soulagement. Avec son fiancé, elle vient d’arriver en Pologne. Nerveuse, cette employée du secteur informatique de 27 ans se sait désormais à l’abri des bombardements. Tout en étant déchirée à l’idée de laisser derrière elle plusieurs proches, dont sa sœur, qui habite dans la région de Donetsk. « C’était un périple difficile et stressant, je n’avais aucun moyen de savoir si j’allais parvenir à rejoindre la Pologne, ou si j’allais mourir à tout moment », relate la jeune femme, qui porte de grandes lunettes rondes. « Quand je me suis réveillée à 5 heures du matin, jeudi, j’ai entendu des explosions à l’extérieur et j’ai vite compris que le moment était venu de fuir au plus vite. Je n’ai pratiquement rien pris avec moi. Pas de vêtements, seulement un petit sac et une vingtaine de hryvnias [0,85 dollar canadien]. Mon mari avait réservé mon billet de train. Nous menions une vie normale et, tout à coup, je me suis réveillée avec la guerre autour de moi. Ils tuent des gens, détruisent des vies, des maisons. Des gens ne vont peut-être jamais se réveiller puisqu’ils bombardent pendant la nuit. »

L’Ukraine, c’est ma maison, alors je ressens de la haine, non pas envers les Russes, mais envers Poutine et ce qu’il a dans la tête.

 

Vendredi, dans le train qui l’a menée à Przemyśl depuis Kiev, puis Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, Alina dit avoir vu des vies brisées par la mobilisation générale déclarée, la veille, par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Tous les hommes de 18 à 60 ans sont concernés par cette conscription. « Je m’attendais à des wagons bondés, avec des gens assis par terre. Des hommes ont essayé de monter dans le train. Dans ma voiture, il y en avait quatre, cinq, peut-être six. Mais à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, les gardes-frontières les ont forcés à descendre, ils ont dû rentrer à Lviv. Il y avait aussi une famille, c’étaient un père, une mère et une fille. Lui n’a pas pu passer en Pologne, et la famille a fait le choix de ne pas se séparer. Ils sont donc tous restés en Ukraine. J’ai vu aussi des familles séparées, par exemple : les parents envoient seulement les enfants en Pologne, ou alors la mère est avec son fils ou sa fille et le père reste en Ukraine. »

Ceux qui rejoignent le front

 

Autour d’Alina, la gare bat au rythme des arrivées de trains partis de Kiev, d’Odessa ou de Lviv. Elle bat aussi au rythme des pleurs, des retrouvailles entre proches. Des femmes, des enfants, des aînés, des familles qui s’entassent dans les couloirs, la mine dépitée. Devant eux, des bagages éparpillés sur le sol. Certains, pour qui la douleur est trop grande, refusent de témoigner. « Je suis trop faible pour parler », lâche une femme, la voix étranglée par l’émotion.

Il y a ceux et celles qui fuient la guerre, mais aussi ceux qui décident de faire le chemin inverse : revenir au pays. En clair, des hommes ukrainiens qui, établis en Pologne depuis un certain temps pour la plupart, font le choix d’aller au front. Sur le quai numéro cinq, ils sont plusieurs, aux alentours de 20 h vendredi soir, à s’apprêter à prendre le train en direction de Kiev. Viacheslav Kotsiuba, 48 ans, est de ceux-là. Il n’a aucune expérience militaire. Il dit aussi vouloir retrouver sa famille, restée en Ukraine. Peu expressif dans ses paroles, il ne peut toutefois contenir ses larmes. « Je veux être en mesure de regarder mon fils dans les yeux, retourner en Ukraine est nécessaire pour moi. »

Mais face à cette ambiance de désarroi, un élan de solidarité s’est implanté dans la gare de Przemyśl. Dans un couloir, des soldats distribuent soupes, sandwichs, bouteilles d’eau et café. Plus loin, dans l’un des halls, des Polonais s’activent pour venir en aide aux réfugiés. À l’instar de Pawel Jamro, directeur d’une agence de recrutement qui propose aux exilés ukrainiens un travail clés en main à leur arrivée en Pologne. « Ces gens sont apeurés, désemparés, ils se font imposer une guerre dont ils ne veulent pas. Il est dans notre devoir de soutenir toute population victime d’une telle agression. »

Lena transporte d’imposants bagages, en ce vendredi après-midi. Cette quadragénaire vient tout juste d’arriver d’Odessa, ville portuaire de la mer Noire. Elle redoute le pire pour l’avenir de son pays : une annexion de l’Ukraine par Moscou. « Si je retourne chez moi un jour, j’ai la certitude que je devrai avoir un passeport russe. »

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que la ville de Przemyśl s'écrivait Przemyś, a été modifiée.

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo