Le président ukrainien face au rôle de sa vie

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky
Photo: Sergei Supinsky Agence France-Presse Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky

Depuis le début de son mandat, en 2019, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, s’ennuie probablement parfois de son ancienne vie : celle de comédien-humoriste qui, dans la série télévisée populaire intitulée Sluha Narodu (Serviteur du peuple), incarnait le rôle d’un professeur d’histoire devenant l’improbable président de l’Ukraine. Placé devant une seule menace, la corruption endémique dans son pays, il y opposera sa rafraîchissante naïveté. C’est maintenant à une guerre qu’il est confronté.

Fiction sympathique, la série l’a propulsé, à la surprise générale, au sommet de l’État, où le scénario de la réalité rattrape une nouvelle fois l’ex-comédien.

Après avoir subi une tentative d’intimidation menée par Donald Trump, qui espérait obtenir de Zelensky des informations nuisibles sur son rival politique Joe Biden, puis avoir été placé malgré lui au cœur de la procédure en destitution de l’ex-président américain pour cette même affaire, il doit désormais composer avec l’invasion en cours de son pays par une Russie déterminée à ramener l’ex-république soviétique sous le joug de Moscou. Par la force, l’intimidation et la désinformation.

Et la violence du scénario vient forcément bouleverser les plans et l’image du politicien dont le programme électoral, soutenu par sa popularité télévisuelle, reposait sur deux piliers : la négociation d’une paix dans le Donbass, région à l’est sous influence russe dont Vladimir Poutine a sauvagement reconnu l’indépendance cette semaine, et la lutte contre la corruption, qui tient encore de l’utopie.

Selon le dernier bilan de Transparency International, l’Ukraine est toujours au troisième rang des pays d’Europe les plus corrompus, derrière la Russie et l’Azerbaïdjan.

« Volodymyr Zelensky n’a pas bien été préparé pour le poste qu’il occupe, laisse tomber au téléphone l’historien québécois d’origine ukrainienne Roman Serbyn. Bien sûr, il n’est pas tout seul à gouverner. Mais dans les circonstances, une autre personne aurait été préférable pour faire face à cette crise. »

« Ses opposants avaient annoncé un désastre en raison de son inexpérience, a rappelé cette semaine Olga Rudenko, rédactrice en chef du Kyiv Independantdans les pages du New York Times. Pourtant, la vérité est plus prosaïque. M. Zelensky, l’homme de spectacle et interprète, a été démasqué par la réalité. Et cela l’a révélé dans une médiocrité décourageante. »

Amateurisme trompeur

 

La fronde du président russe, Vladimir Poutine, contre l’Ukraine et contre l’Occident fait ainsi rejouer, avec encore plus de mépris, le film de 2014 dans lequel Moscou s’est emparé de la Crimée, et vient certainement nourrir la critique acerbe ciblant le président ukrainien. Une critique qui, tout comme l’issue de la crise en cours dans cette région, ne peut toutefois pas encore être qualifiée de définitive, estime Dominique Arel, titulaire de la Chaire en études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa.

« Volodymyr Zelensky n’hésite pas à prendre des mesures qui sortent des sentiers battus ou à faire des déclarations qui donnent l’impression d’un certain amateurisme », dit-il en entrevue au Devoir. « Mais pour le moment, il joue très bien ses cartes et s’en tire plutôt bien. »

Devant la perspective d’une invasion brutale appréhendée par les États-Unis, le président ukrainien a opposé un appel au calme troublant et a attendu des semaines avant de mobiliser les réservistes — ce qu’il a fait mercredi seulement —, et ce, alors que le bruit des bottes se faisait de plus en plus entendre à sa frontière.

En pleine crise, il n’a pas hésité non plus à fustiger publiquement quelques alliés, dont le chancelier allemand, Olaf Scholz, sur le gazoduc Nord Stream 2, vu par l’Allemagne comme un simple lien énergétique avec la Russie, mais utilisé par Moscou, selon le président ukrainien, comme « arme géopolitique » menaçant les pourparlers diplomatiques des dernières semaines.

Mardi, Berlin a annoncé avoir mis ce projet sur la glace, en riposte à l’attaque russe de l’Ukraine.

« Des politiciens très aguerris peuvent s’écraser en période de crise, dit M. Arel. Mais Zelensky, lui, résiste très bien à la pression, qui est très forte actuellement. »

Son discours tenu samedi dernier à la conférence sur la sécurité de Munich, en Allemagne, a confirmé la tendance. Devant l’Occident, l’ex-comédien a solidement appelé ses alliés à mettre fin à leur politique d’apaisement par rapport à Moscou et à défendre son pays, devenu « bouclier de l’Europe » face à la menace d’une invasion russe. Un appel entendu, y compris par la Pologne et la Hongrie, deux pays pourtant très proches de la Russie, et qui mardi se sont joints au concert des nations ayant annoncé des sanctions contre Moscou.

« Zelensky voulait la paix et pensait pouvoir parler d’égal à égal avec Poutine, mais cela ne s’est pas produit, dit le politicologue Lubomyr Luciuk, du Collège militaire royal du Canada. Mais il est en train de redéfinir son personnage pour devenir davantage le chef de guerre de l’Ukraine qui amène avec lui la sincérité, la décence, le patriotisme qui l’ont porté au pouvoir. » Un rôle pas facile à jouer face à un « tyran qui sape très efficacement les structures géopolitiques », poursuit-il, mais que Zelensky manie finalement avec une certaine efficacité.

Une sobriété qui tranche

 

« Il a un ton posé et sobre face à Poutine, dont la déclaration lundi était à glacer le sang, dit M. Arel. Il a obtenu l’unité des Occidentaux contre la Russie. En Ukraine, il a acquis un consensus politique en faveur de la préservation de l’intégrité de l’Ukraine, et ce, avec l’appui des oligarques. Et c’est déjà beaucoup. »

Beaucoup, oui, dans un rapport de force forcément déséquilibré avec la Russie, qui, contrairement à 2014, tient désormais l’Ukraine en étau par le nord, l’est et le sud, avec ses armées massées en Biélorussie, dont le régime illégitime est redevable au Kremlin, dans les « républiques » fantoches du Donbass ainsi que sur la mer Noire, où la ligne de défense de l’Ukraine reste très faible.

« Mais après huit ans, l’Ukraine dispose aussi d’une armée plus forte, avec des soldats qui ont l’expérience de la guerre », explique M. Arel tout en admettant qu’une guerre dans cette région est vouée à « être catastrophique pour tout le monde ». « L’armée russe reste très forte. Mais en temps de guerre, celui qui est en position de faiblesse peut avoir d’autres atouts, comme l’enthousiasme, la guérilla, la mobilisation, l’appui de ses alliés… qui peuvent influer sur le niveau de résistance », et créer la surprise.

À l’image d’un professeur d’histoire devenant président dans une fiction, ou d’un comédien faisant passer l’imaginaire de sa série à la réalité d’une présidence désormais placée au cœur d’une crise majeure, et qui, sous l’effet Zelensky, peut encore faire espérer l’inattendu.



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