Sous le feu des bombes dans la région de Lougansk

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une maison de Novotoshkivs’ke, partiellement détruite par une bombe vers 2015

Depuis huit ans, le village de Novotoshkivs’ke vit sous le feu des bombes, pris en étau entre les positions de l’armée ukrainienne et celles des séparatistes prorusses. Dans ce petit hameau de la région de Louhansk, bordé de champs de mines et bercé par une mer d’absurdité, l’ombre de la mort dévore chaque jour un peu plus les quelque 600 âmes qui s’y accrochent. Le Devoir s’est rendu sur place lundi, quelques heures avant que Vladimir Poutine reconnaisse l’indépendance des républiques populaires de Louhansk et de Donetsk et qu’il lance dans la nuit de mercredi à jeudi une attaque armée contre l’Ukraine.

Une seule route permet d’atteindre Novotoshkivs’ke, située à une trentaine de kilomètres de la ville de Lyssytchansk. Une voie pleine de trous qui longe à découvert le territoire occupé par les milices parrainées financièrement et militairement par la Russie. Une route sillonnée à vive allure en ce lundi après-midi de février, les ceintures de sécurité détachées pour pouvoir réagir rapidement en cas d’attaque.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une femme transporte un seau d’eau dans une des rues qui quadrillent le village.

« Les bombardements et les fusillades étaient tellement intenses ici en 2014 que la plupart des habitants sont partis, rapporte Daryna Safryhina en arrivant au village après avoir parcouru la route en trombe. Il n’y a pas un seul toit de Novotoshkivs’ke qui n’a pas été réparé. »

Malgré tout, la jeune femme de 28 ans ne peut s’empêcher de vanter le paysage bucolique qui s’étire de part et d’autre de la ligne de démarcation. « Quand je venais chaque jour en autobus ici avant, j’avais mal au cou à force de regarder par la fenêtre. Lorsque les feuilles sont vertes, c’est vraiment magnifique ! », lance-t-elle.

Une beauté qui contraste amèrement avec la fatalité de cette guerre qui a déjà emporté depuis 2014 quelque 14 000 vies dans la région du Donbass, en Ukraine. « Avant-hier, un tir d’artillerie a frappé le village, raconte Daryna. Il n’y a pas eu de blessés, mais les habitants ont perdu l’électricité. »

Bombardements

Moins d’une dizaine de rues quadrillent le hameau construit à l’origine pour accueillir 3000 personnes. Des rideaux déchirés s’échappent de fenêtres d’appartements abandonnés dont les vitres ont volé en éclats au fil des ans. Un parc pour enfants situé au cœur du village est déserté en cet après-midi ensoleillé. Et soudainement - aujourd’hui comme tant de jours avant - des bombes commencent à pleuvoir dans un grondement terrifiant.

« Elles tombent à un ou deux kilomètres d’ici. On est habitués », glisse Daryna, en rappelant que la guerre dure depuis huit ans. Malgré le ciel qui s’assombrit, les professeurs sont présents à l’école du village. Mais les quelque 70 élèves qui la fréquentent suivent l’enseignement à distance depuis quatre semaines en raison de la COVID-19.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Daryna Safryhina est venue s’installer à Novotoshkivs’ke en 2016 pour y enseigner l’anglais.

« La garderie demeure généralement ouverte. Mais aucun parent n’a amené d’enfants ce matin, en raison des bombardements et des tirs qui ont aussi eu lieu dans la journée d’hier », explique Natalia Dotsenko, directrice des études.

En 2014, une aile de l’école a été détruite par des bombardements, raconte-t-elle. « On a dû recouvrir à la hâte les 186 fenêtres dont les vitres avaient volé en éclats, se souvient la concierge, Natalia Burhat. On a utilisé tout ce qui se trouvait sous notre main : des cartes de géographie, des couvertures… »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Natalia Burhat, concierge de l’école de Novotoshkivs’ke, dans l’entrée de la cave de l’école, dont plusieurs sections ont été aménagées en bunker à utiliser en cas de bombardements

Depuis, un abri a été aménagé dans le sous-sol de l’école pour accueillir les élèves et les gens du village en cas d’attaque. « On fait des répétitions pour que les élèves sachent comment réagir, explique Natalia Burhat. Les plus grands ont appris à s’occuper des petits. »

L’abri est rempli de bouteilles d’eau, de couvertures et de bancs disposés en bordure des pièces. « On a mis de la peinture rose et jaune sur les murs cet hiver pour que ce soit plus accueillant pour les enfants », poursuit la directrice des études.

Un semblant de normalité mis en place pour que ces élèves puissent grandir... malgré tout. « On a tous des traumas ici, adultes comme enfants, lance Natalia Burhat, elle-même mère de deux garçons. On est constamment dans l’attente de savoir où la prochaine bombe va tomber. Mes enfants ont appris à distinguer les sons des tirs ou des bombardements. Ils savent que, lorsqu’ils sont dirigés vers le village, ils doivent rentrer. »

Mais pourquoi vivre ainsi sur la ligne de front ? « Il n’y a personne qui peut m’accueillir avec ma famille ailleurs, explique la dame au regard franc. Ma belle-mère a les deux jambes amputées, elle ne peut pas partir. Et mes parents ne veulent pas partir non plus. »

« C’est ma vie, ces enfants »

Au fil des ans, le village s’est vidé. Une seule personne a fait le chemin inverse : Daryna Safryhina, qui a décidé de venir s’installer à Novotoshkivs’ke en 2016 pour y enseigner l’anglais. « J’étais venue près de la ligne de front pour donner de la nourriture et du soutien aux soldats ukrainiens et j’ai vu à quel point ce village avait besoin d’aide », explique-t-elle.

Pendant quatre ans — malgré les bombes et l’avenir du village amputé par la guerre —, la jeune femme a appris aux élèves les rudiments de la langue de Shakespeare. Mais surtout, elle a fait comprendre aux enfants — pris dans ce conflit beaucoup plus grand qu’eux — qu’ils étaient, eux aussi, importants. « Ils me disaient tout le temps qu’il n’y avait personne qui venait et qui restait dans le village. Juste des organisations qui aidaient pour un moment, puis qui repartaient. »

Daryna a cessé d’enseigner depuis, mais elle continue de venir une ou deux journées par semaine à Novotoshkivs’ke. « C’est ma vie, ces enfants. Je les aime. Et ils m’attendent chaque semaine », mentionne-t-elle dans le petit appartement qu’elle conserve toujours dans le village.

Dans ce deux-pièces, les enfants trouvent un lieu sûr pour s’exprimer. « Ils viennent chez moi. On joue de la musique, on chante, on fait des casse-tête. Ils me parlent de tout, de ce qui arrive à l’école, de leurs problèmes, du fait qu’ils ne sont plus capables de quitter le village depuis qu’il n’y a plus d’autobus qui passe… » Une sorte de bouée dans cette mer d’absurdité.

Sur les murs, des mots ont été tracés à la main par les ados. « Nés pour être libres » trône en grosses lettres à côté de « La peur est mensongère ». Daryna y a également laissé la trace de son amour pour Dieu. « C’est seulement en raison de ma foi que je continue de venir dans cette zone de guerre », dit-elle.

Russophones

Alors que la journée tire à sa fin, un autobus vient chercher à l’école les enseignants qui habitent dans les villages voisins. À quelques mètres de là, un homme au volant d’un camion s’arrête pour remplir avec sa cargaison d’eau des bouteilles que lui apportent les habitants. Aux alentours, les bombes continuent de pleuvoir.

« Je me demande toujours si c’est le début ou la fin [des bombardements] que j’entends. Et je me demande toujours si je dois partir ou rester », soupire Halina Yeliseieva, qui marche à côté de sa petite-fille. « Ma vie, c’est la peur et l’anxiété. Je ne sais jamais ce qui va arriver. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Alors que le rythme des bombes qui s’écrasent à quelques kilomètres commence à diminuer, quelques résidents, âgés pour la plupart, sortent profiter d’une belle journée ensoleillée d’hiver.

Comme la vaste majorité des résidents de la région, Halina Yeliseieva est russophone, mais elle ne croit pas un mot des affirmations de Vladimir Poutine, qui répète ad nauseam que les Ukrainiens parlant le russe sont persécutés dans l’est du pays. « Tout le monde nous traite bien ici. J’ai toujours pu parler le russe, affirme-t-elle. On n’a absolument pas besoin d’être sauvés ! »

Ce qui doit plutôt être sauvé, ce sont les parcelles de vie qui s’accrochent à ce village campé bien malgré lui sur la ligne de front, croit Anatoly Kuznetsov. « Moi, j’habite ici depuis 100 ans », lance le vieil homme à la blague. « Mais il n’y a plus d’emplois, plus d’entreprises, presque plus personne qui habite ici maintenant. C’est un village qui va mourir », laisse-t-il tomber, alors que le grondement des bombes continue de se faire entendre près de deux heures après avoir débuté.

Des bombardements qui, chaque jour, ternissent un peu plus l’éclat de ce village. « Mais si vous saviez comme c’était beau avant. »

Avec Max Krizhanivsky et Bohdan Chaban

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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