En Ukraine, des civils formés à la guerre à toute vitesse

Sur le flanc d’une colline, quatre groupes sont formés afin que leurs membres s’exercent sur des cibles placées dans l’herbe, des dizaines de mètres plus loin. Puis les détonations fusent. Les participants, pour la plupart sans expérience militaire, suivent avec attention les conseils de leurs pairs plus expérimentés.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sur le flanc d’une colline, quatre groupes sont formés afin que leurs membres s’exercent sur des cibles placées dans l’herbe, des dizaines de mètres plus loin. Puis les détonations fusent. Les participants, pour la plupart sans expérience militaire, suivent avec attention les conseils de leurs pairs plus expérimentés.

En ce samedi matin brumeux, à quelques pas des dômes dorés de l’église de la Nativité, au centre de Derhachi, dans l’est de l’Ukraine, des membres du groupe Right Sector se recueillent sur la tombe fleurie de l’un des leurs, mort au combat en 2016 à l’âge de 32 ans. Quelques minutes plus tard, le groupe repart sur les rues cahoteuses de la petite ville de près de 20 000 habitants jusqu’à un terrain vague, où les cosaques se seraient jadis battus contre les troupes impériales russes.

« Mettez-vous en ligne droite », crie Valentene à la quarantaine d’hommes de tous âges rassemblés devant lui. « Quand vous sortirez vos armes, ne tirez pas à toute allure, mais prenez le temps de tirer avec précision. » À 22 km de la frontière russe, tandis que le bruit des bottes et le vrombissement des tanks s’intensifient dans une absurdité déconcertante, des patriotes ukrainiens se préparent à affronter — une fois de plus — l’ennemi russe.

Dans ce groupe de civils bigarré, une femme, deux enfants et un homme avec un bras dans le plâtre. Tous ou presque sont en tenue de camouflage. Nombreux sont ceux qui portent une arme longue en bandoulière ou une arme de poing à la ceinture. « Ce sont toutes des armes légales », nous affirme-t-on.

Avant de lancer l’exercice, qui se tient en banlieue de Kharkiv, deux drapeaux sont hissés sur ce qui fera office de champ de tir pour ce bataillon de civils. Le drapeau bleu et jaune de l’Ukraine et le drapeau rouge et noir de Right Sector — qui accueille Le Devoir pour une rare incursion dans ce groupe associé à la droite nationaliste ukrainienne. Un instantané du clan est pris : « Dites mort à la Russie et aux séparatistes. » Clic.

Sur le flanc de la colline, quatre groupes sont formés. Des cibles ou des plaques de tôle sont placées dans l’herbe quelques dizaines de mètres plus loin. Puis les détonations fusent, encore et encore.

Dernière ligne de défense

 

« C’est la première fois que je tire de ma vie, lance Maksym, un géologue. Notre pays et nos familles sont en danger, c’est pour ça que j’ai décidé de venir m’entraîner ici. On sera la dernière ligne de défense pour protéger Derhachi. »

L’homme de 42 ans vient de s’acheter une tenue de camouflage et songe à se procurer une arme dans les prochains jours. « Ma maison est à 6 km de la frontière. La nuit, j’entends le bruit de gros moteurs et je vois des lumières qui n’étaient pas là avant, rapporte-t-il. Je pense que l’armée russe va bientôt traverser la frontière. »

Une odeur de poudre brûlée se disperse dans le vent glacial. Des cartouches s’accumulent au sol. Les plus expérimentés, qui ont combattu les séparatistes prorusses dans le Donbass il y a huit ans, prodiguent des conseils aux nouveaux venus.

« Si on vous lance une grenade, gardez toujours vos doigts sur la détente de votre fusil et les yeux sur votre ennemi quand vous la renvoyez », explique Valentene à trois jeunes.

Liberté nationale

 

Alana a réussi à toucher la cible avec une carabine AR-15. « Ce n’est pas trop difficile. J’ai déjà tiré avant », dit la jeune femme de 23 ans. « On doit montrer à notre ennemi qu’on est prêts à se défendre et qu’on est armés, lance-t-elle, défiante. La Russie n’est pas un pays civilisé. On ne peut pas dialoguer avec nos voisins russes. »

Selon elle, la guerre contre la Russie est devenue inévitable pour que l’Ukraine préserve sa souveraineté. « Les troupes russes ne partiront pas sans ça des villes de Donetsk et Lougansk [des territoires occupés depuis 2014]. »

Le groupe Right Sector a été créé dans la foulée du soulèvement populaire Euromaïdan (manifestations pro-européennes) qui s’est déroulé en 2013 et en 2014 à Kiev. « Nous sommes un mouvement de liberté nationale, explique Yuri, qui dirige la section de Kharkiv. Nous avons un parti politique, une organisation civile, des bataillons de volontaires et une aile jeunesse. »

Plusieurs médias occidentaux associent le groupe à la mouvance d’extrême droite. « Les gens confondent nationalisme et nazisme, répond Sergey, qui dit avoir formé le premier bataillon ukrainien de civils en 2014 à Kharkiv. Les gens qui aiment leur pays ne détestent pas d’autres gens. Peu importe que tu sois russe, tatar ou ukrainien, si tu défends l’indépendance de l’Ukraine, tu peux te joindre à nous. »

À l’orée d’une éventuelle guerre contre la Russie, les entraînements — au cours desquels des ateliers de tirs, de premiers soins, de stratégie militaire ou encore de communication radio sont offerts — ne sont pas réservés aux membres de Right Sector. « Il y a beaucoup d’Ukrainiens qui sont prêts à défendre nos valeurs face à la Russie », fait valoir Yuri, un morceau de sala (gras de porc, un mets typiquement ukrainien) à la main.

Autodéfense

 

Dimanche matin, à quelques kilomètres de là, dans un sous-sol du centre de Kharkiv, la même urgence gagnait un groupe de femmes réunies pour apprendre les bases de l’autodéfense.

« On doit apprendre le plus vite possible comment se défendre, souligne Liza Zhadanova, 32 ans, qui en est à son troisième entraînement. On ne nous a pas appris ça à l’université, et la guerre peut débuter n’importe quand. »

En 2014, la ville de Kharkiv, deuxième du pays presque entièrement russophone, a brièvement été occupée par des séparatistes prorusses. Des affrontements armés et des combats de rue ont opposé des séparatistes à des partisans ukrainiens.

Les cours offerts aux femmes par le centre Blade Brothers Knives couvrent un large éventail de sujets, allant des techniques de premiers soins aux combats au couteau ou encore aux affrontements à mains nues. Aujourd’hui, l’atelier porte sur le maniement des armes à feu.

« Écoutez bien le bruit du mécanisme. C’est très important, les filles. C’est comme ça que vous saurez si votre arme est bien chargée », indique l’instructeur Igor Pushkhary à la vingtaine de femmes de tous âges qui l’écoutent attentivement.

Certaines femmes glissent avec facilité les cartouches à blanc dans l’arme semi-automatique, d’autres se démènent pendant plusieurs minutes avant de parvenir à charger le fusil. « Mon doigt est pris dans le mécanisme ! » lance une participante, qui réussit à arracher quelques sourires à ses congénères avant de dégager son index.

Des paravents sont placés à quelques endroits du gymnase. En tirant vers une cible, les femmes se déplacent en courant d’une cachette à une autre et rechargent leur arme pendant qu’Igor les mitraille de balles de tennis. « Ces entraînements permettent aux femmes de ne pas se sentir comme des victimes, fait valoir Igor, un ex-policier et vétéran de la guerre de 2014. Elles apprennent à se défendre et à défendre leurs familles. Et ça leur permet aussi de se prémunir contre la violence conjugale. »

En plus de développer des compétences techniques, ces formations permettent aussi aux femmes de garder le moral à travers cette période tumultueuse, souligne Liza Zhadanova. « Quand je viens ici, je vois des gens qui sont prêts à se défendre et qui sont dans l’action. Ça m’aide beaucoup psychologiquement. »

Une prise de pouvoir que ressent aussi Elizabeth Riznychenko. « En tant que femme, je dois savoir comment me défendre et je dois savoir dans ma tête que je suis capable de le faire », fait-elle valoir, après l’entraînement. « La guerre pourrait survenir dans ma maison n’importe quand. Je dois être en confiance. »

Avec Vitalii Ovcharenko et Bohdan Chaban

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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