Après la peur, une fierté renouvelée

Les Américains avaient annoncé une possible invasion russe de l’Ukraine mercredi. Le président Volodymyr Zelensky a décrété la même date Journée nationale de l’unité. Après une nuit d’inquiétude, de nombreux Ukrainiens se sont rassemblés à la place Maïdan, lieu lourd de signification.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les Américains avaient annoncé une possible invasion russe de l’Ukraine mercredi. Le président Volodymyr Zelensky a décrété la même date Journée nationale de l’unité. Après une nuit d’inquiétude, de nombreux Ukrainiens se sont rassemblés à la place Maïdan, lieu lourd de signification.

Les Ukrainiens se sont réveillés mercredi matin… presque surpris. « Je suis allée me coucher hier en me disant que c’était peut-être la dernière fois que je voyais Kiev comme elle est », raconte Tonia Zakorchemna. Les services de renseignement américains avaient annoncé une attaque probable de la Russie sur l’Ukraine dans la nuit de mardi à mercredi. « Dès que je me suis réveillée, j’ai ouvert mon téléphone et j’ai vu que rien n’était arrivé. »

Soulagée, Tonia Zakorchemna s’est rendue comme plusieurs autres jeunes Ukrainiens à la place Maïdan, au centre de Kiev, mercredi matin pour souligner la première Journée nationale de l’unité. Une célébration improvisée, annoncée à la hâte deux jours plus tôt par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky.

« C’est vraiment bien que notre président ait renversé la situation, mentionne l’étudiante de 21 ans. Il a fait de cette journée de peur une journée de fierté. » Des drapeaux jaune et bleu, aux couleurs de l’Ukraine, ont été hissés un peu partout au pays. Et des rassemblements, prenant la forme de chaînes humaines ou encore de parades militaires, se sont tenus à travers l’Ukraine.

À Maïdan, des dizaines de personnes ont entonné l’hymne national sous le coup de 10 heures. « La guerre, c’est la peur, c’est le sang, ce sont des mères qui pleurent et des soldats qui creusent des tranchées », a souligné en aparté Olena Stadnik, qui travaille pour le service postal ukrainien.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le rassemblement de mercredi se tenait à la place Maïdan, là où huit ans plus tôt, des milliers de jeunes Ukrainiens, avides d’un avenir tourné vers l’Europe plutôt que la Russie, avaient chassé du pouvoir le président prorusse Viktor Ianoukovitch.

« Mais s’il le faut, ça vaudra la peine qu’on riposte pour ne pas retourner à l’époque de l’URSS. On veut être libres de choisir notre avenir et libres de dire et de penser ce qu’on veut. »

Même si elles disent rester calmes et continuer à vaquer à leurs activités habituelles, Tonia Zakorchemna et Olena Stadnik ont toutes deux préparé un bagage d’urgence et fait des provisions dans l’éventualité où la Russie lâcherait des bombes, enverrait des tanks ou lancerait une attaque informatique d’envergure qui sèmerait le chaos dans le pays de plus de 43 millions d’habitants.

« Avec un groupe d’étudiants, j’ai aussi suivi un atelier sur les soins de santé d’urgence donné par des hommes ayant combattu en 2014 dans le Donbass », ajoute Tonia, visiblement abasourdie de devoir ainsi se préparer.

L’ombre de Maïdan

Le rassemblement de mercredi se tenait à Maïdan, là où huit ans plus tôt, des milliers de jeunes Ukrainiens, avides d’un avenir tourné vers l’Europe plutôt que la Russie, avaient chassé du pouvoir le président prorusse Viktor Ianoukovitch. « C’est une place symbolique qui représente le lien fort qui existe entre ce qui s’est passé à l’époque et la situation dans laquelle on se trouve aujourd’hui », mentionne Oleksandr Sanchenko, qui dirige l’aile jeunesse du parti Serviteur du peuple, la formation du président Zelensky.

« Si on n’avait pas fait la révolution, on serait comme la Biélorussie aujourd’hui, on mangerait dans la main de Poutine », ajoute-t-il, un drapeau ukrainien sur les épaules. Ce combat pour préserver la souveraineté de l’Ukraine se poursuit donc huit ans plus tard, mais cette fois, dans une solidarité internationale rehaussée. « On sent le soutien de certains pays. En ce moment, plus on nous envoie d’équipement militaire, moins grandes sont les chances que la Russie nous attaque », indique Oleksandr Sanchenko.

Une vision que partage le député Roman Gryschuk, du parti au pouvoir, rencontré plus tôt cette semaine dans un café situé à quelques pas du parlement ukrainien. « C’est notre guerre, et c’est nous qui allons la mener. On comprend qu’aucune troupe étrangère ne viendra se battre à nos côtés. Mais envoyez-nous des armes », demande-t-il.

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Le Canada a annoncé lundi l’envoi d’équipement militaire létal à l’Ukraine, dont des mitrailleuses et des munitions, d’une valeur de 7,8 millions de dollars. Une aide qui symbolise un changement de ton de la part du gouvernement Trudeau, qui avait jusque-là limité l’envoi de matériel à de l’équipement défensif.

Une identité renforcée

Selon le député Gryschuk, l’Occident doit comprendre que l’Ukraine est la « ligne de démarcation » qui offre une protection à l’Europe. « En ce moment, ce n’est pas que notre pays qu’on protège, c’est aussi la démocratie et le respect des droits de la personne, souligne-t-il. On assiste à un conflit entre les valeurs occidentales et une dictature. »

Pour affronter son voisin aux visées impérialistes, l’Ukraine est aujourd’hui beaucoup mieux préparée qu’elle ne l’était en 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée et que des séparatistes prorusses ont entamé l’occupation du Donbass, estime-t-il. « Poutine a permis aux Ukrainiens de comprendre qui ils sont. Aujourd’hui, on est plus forts [militairement] et plus unis. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le député Roman Gryschuk

Le conflit avec la Russie — qui s’étire depuis huit ans — a créé un ralliement « autour de l’idée de l’Ukraine en tant qu’État-nation et autour de son intégrité territoriale », ajoute Volodymyr Dubovyk, professeur de relations internationales et directeur du Centre d’études internationales de l’Université Mechnikov d’Odessa, dans le sud de l’Ukraine.

« S’il y a des similarités historiques entre nos deux peuples, il y en a moins maintenant à cause de, ou grâce à, Poutine, relate-t-il. En raison de ce qu’il a fait à l’Ukraine, beaucoup d’Ukrainiens qui se sentaient près de la Russie estiment maintenant davantage qu’on est deux peuples distincts. »

Un sondage mené par l’Institut international de sociologie de Kiev a établi que la proportion d’Ukrainiens qui ont une image positive de la Russie a chuté, passant de près de 80 % en février 2014 à 39 % en novembre 2021. Parallèlement, une enquête du Pew Research Center a relevé que l’appui des Ukrainiens à l’adhésion de leur pays à l’Union européenne avait emprunté le chemin inverse : il se chiffrait à 63 % en 2014, contre 79 % en 2019.

En voulant consolider par la force l’idée que les Ukrainiens et les Russes ne forment qu’un seul peuple, Vladimir Poutine aura vraisemblablement créé l’effet contraire. « Je ne voudrais être née nulle part ailleurs qu’ici, mentionne Tonia Zakorchemna, sur la place Maïdan. L’Ukraine, ce sont mes idées, mes valeurs, ma famille. Et mon hymne national représente le cœur de tout ça. »

Avec Bohdan Chaban et Daniel Kovzhun

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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