La résistance se prépare en Ukraine

Si la Russie choisit d’attaquer, l’Ukraine ne sera pas uniquement défendue par les quelque 200 000 soldats de son armée: le gouvernement permet désormais à quiconque détenant une arme à feu de l’utiliser en cas d’invasion. Le vétéran du Donbass Valentyn Ilchuk, qui pose chez lui avec son attirail, est un de ces milliers de civils qui promettent de défendre leur pays bec et ongles.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Si la Russie choisit d’attaquer, l’Ukraine ne sera pas uniquement défendue par les quelque 200 000 soldats de son armée: le gouvernement permet désormais à quiconque détenant une arme à feu de l’utiliser en cas d’invasion. Le vétéran du Donbass Valentyn Ilchuk, qui pose chez lui avec son attirail, est un de ces milliers de civils qui promettent de défendre leur pays bec et ongles.

Un drapeau ukrainien flotte sur un mât planté près de l’entrée de la maison de Valentyn Ilchuk, à Romankiv, en banlieue de Kiev. « Depuis 2014, on s’est tous rallié autour de notre drapeau », explique l’homme qui est à la tête d’une agence numérique. À l’intérieur de la maison cossue, une casquette de l’armée garnit la cime du sapin de Noël. Et dans un placard situé à l’étage près des chambres à coucher, un véritable arsenal de guerre est prêt à être dégainé.

Si la Russie franchit le Rubicon, le territoire ukrainien ne sera pas uniquement défendu par les quelque 200 000 soldats de l’armée ukrainienne, mais aussi par des milliers de civils qui promettent de prendre les armes.

« On sera la rébellion et la résistance, lance Valentyn Ilchuk avec défiance. Ça va être un immense bain de sang si les Russes entrent ici avec leurs tanks. »

D’un coffre protégé par un code secret, l’homme de 38 ans sort ses armes une à une avec une fierté évidente. D’abord, il sort quatre armes longues, dont un AK-47 et un fusil à pompe semi-automatique. « Ce sont des armes que j’ai achetées légalement avec des permis de chasse. Mais je n’ai jamais chassé de ma vie », ironise-t-il.

Puis, il présente quatre armes de poing. « J’en ai toujours une sur moi, en plus d’un couteau dans mes poches. Quand tu as 130 000 soldats qui t’encerclent, il faut être prêt. »

À côté de quelques réserves de nourriture, on voit des gilets pare-balles, des casques et un poste de radio. « Pour que je puisse communiquer avec la résistance locale », dit-il.

Face à la menace russe, le gouvernement ukrainien permet désormais à quiconque détenant une arme à feu de l’utiliser en cas d’invasion.

« Je suis prêt. Mais je suis tellement tanné d’être prêt, lance le père de famille. Ça fait huit ans qu’on est en guerre [contre la Russie]. Il faut que ça culmine d’un bord ou de l’autre et que ça finisse une fois pour toutes. »

Plusieurs vétérans de la guerre de 2014 — dont bon nombre ont combattu comme volontaires avant d’intégrer des bataillons reconnus par les forces armées ukrainiennes — se disent aujourd’hui déterminés à reprendre les armes.

Un verre de vodka à la main, Valentyn Ilchuk regarde avec nostalgie les images qu’il a rapportées avec lui des combats dans le Donbass. C’était la peur, mais c’était aussi la camaraderie et la fierté. « C’était la vie ou la mort à chaque instant, se souvient-il. Mais c’était tellement vrai ce qu’on vivait à ce moment-là. »

Forces civiles

Nazar Kravchenko a lui aussi combattu sur la ligne de front dans le Donbass en 2014. Aujourd’hui, l’homme a pris bénévolement la tête des Forces de défense territoriale ukrainiennes dans le district de Shevchenko, le plus grand de Kiev.

« Mon téléphone sonne sans arrêt ces jours-ci », raconte-t-il. À l’autre bout du fil, ce sont des civils prêts à combattre en cas d’invasion russe qui l’appellent. Combien ont levé leur main dans le district pour prêter main-forte à l’armée et à ses réservistes ? « Ce sont des informations tactiques. On ne les rend pas publiques. »

Il y a des musiciens, des infirmières, même des personnes traînant un casier judiciaire les empêchant de s’enrôler dans l’armée qui ont joint les Forces de défense territoriale ukrainiennes. « L’objectif de ces groupes de civils sera de survivre et d’aider les autres à survivre. »

Des formations sont organisées périodiquement dans les locaux d’artistes servant de quartier général à Nazar Kravchenko. Au mur trône une carte du district marquée d’instructions tracées au feutre rouge. Au sol, des piles de livres traînent non loin d’un studio de musique. La résistance s’organise avec une certaine poésie dans le district de Shevchenko.

Force de premier plan

Le bureau de Taras Chmut est également garni d’une carte, cette fois de l’Ukraine tout entière. La révolution de 2014, suivie par l’agression russe en Crimée et dans le Donbass, a fédéré la société civile ukrainienne pour en faire une force de premier plan dans le pays. Dans la foulée, la fondation Come Back Alive, que dirige Taras Chmut, a vu le jour afin de soutenir l’armée en achetant et en réparant du matériel militaire.

Depuis sa création, l’organisation a récolté environ 10 millions $US exclusivement à travers des dons du public. « On a la page Facebook la plus populaire de l’Ukraine », souligne-t-il fièrement.

La Fondation achète notamment des drones et des caméras thermiques pour l’armée. « Le gouvernement n’a pas assez de temps et d’argent pour tout prendre en charge, alors on les aide. Mais on n’achète pas d’armes. On est une organisation civile. »

Pendant que plusieurs se préparent à la guerre, d’autres souhaitent s’en tenir le plus loin possible. Près de la place Maïdan, Pavlo Matvivchuk continue d’ouvrir tous les jours son salon de barbier.

Les clients se font tout aussi nombreux ces jours-ci, dit-il. Sauf ceux issus du monde diplomatique. « J’ai plusieurs clients qui travaillent dans les ambassades canadiennes et britanniques. La dernière fois qu’ils sont venus, ils m’ont dit qu’ils devaient quitter Kiev. »

Prendra-t-il lui aussi les armes si l’Ukraine était attaquée ? « Non ! J’habitais Donetsk avant [dans le Donbass]. Je n’ai peur de rien. Mais je ne veux rien savoir de cette guerre. »

Avec Bohdan Chaban et Daniel Kovzhun

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

 

Le «Punisher»

L’entreprise UA Dynamics, en banlieue de Kiev, a été fondée en 2016 par un petit groupe de combattants vétérans et d’ingénieurs qui se définissent avant tout comme des patriotes ukrainiens. Leur drone électrique, furtif et réutilisable, le « Punisher », a été créé pour détruire des cibles plusieurs dizaines de kilomètres derrière les lignes ennemies, sans risquer la vie de soldats et en limitant les dommages collatéraux. L’entreprise aurait déjà mené plusieurs centaines de missions pour le compte de l’armée ukrainienne. « Avec un équipement valant quelques milliers de dollars, nous avons détruit une station de brouillage électronique russe qui en vaut des millions », affirme Maxim Subbotim, responsable marketing. Lorsque la Russie nous a attaqués, nous avons dû nous défendre rapidement et avec peu de moyens. » La technologie est également mise à la disposition des groupes de combattants volontaires, mais uniquement pour le transport de médicaments ou pour larguer des pamphlets de propagande, précise-t-il.

Valérian Mazataud


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