Avons-nous perdu le goût de la liberté?

«Il y a mille sensibilités différences chez les opposants. Il y a des vaccinés. Il y a même des gens qui sont juste en colère contre le président», fait valoir Mathieu Slama.
Photo: Adrienne Surprenant Associated Press «Il y a mille sensibilités différences chez les opposants. Il y a des vaccinés. Il y a même des gens qui sont juste en colère contre le président», fait valoir Mathieu Slama.

Qu’on se le dise, Mathieu Slama est vacciné et respecte strictement les mesures barrières. Ce jeune essayiste de 35 ans, qui enseigne la communication politique à Paris, n’a rien d’un camionneur en colère prêt à prendre d’assaut le parlement. Pourtant, cela ne l’empêche pas de s’inquiéter de la façon dont nos gouvernements ont réagi durant cette épidémie. Et surtout de l’unanimité qui a entouré la suspension de certains droits fondamentaux, comme celui de se déplacer librement.

Car le « confinement » dont nous sortons à peine est loin d’être une expérience banale, écrit-il dans un essai percutant intitulé Adieu la liberté. Essai sur la société disciplinaire (La Cité). « Je suis de ceux qui pensent que cette pandémie est grave. J’ai des proches qui en sont morts ou qui ont failli en mourir. Je ne minimise pas du tout la pandémie. Mais je constate qu’elle nous a démontré que nos démocraties étaient fragiles. D’un jour à l’autre, nous avons changé de modèle politique. Nous sommes entrés dans un état d’exception. Tout à coup, le simple fait de mettre le pied dehors exigeait une autorisation. Le rôle du Parlement a été réduit et les principales décisions ont été prises en conseil de défense. Les cours constitutionnelles ont été muettes. Cela fait deux ans que nous vivons dans un état d’exception. »

Que penser d’une société qui nous a autorisés à sortir notre chien, mais pas à visiter nos grands-parents ? se demande Mathieu Slama. Selon lui, une mesure aussi radicale que le confinement, accompagnée du déploiement de 100 000 policiers pour contrôler le respect des règles, aurait au moins dû faire l’objet d’une petite opposition. Elle a pourtant été plébiscitée par 94 % de la population française.

Pour tenter de comprendre comment la demande de sécurité a soudainement remplacé la demande de liberté, Slama évoque ce despotisme démocratique, doux et paisible, dont parle Tocqueville, qui fait de l’État démocratique un « tuteur » qui aliène les hommes « sans les tourmenter ». Il reprend l’image utilisée par Michel Foucault du panoptique de Bentham, cette architecture carcérale conçue au XVIIIe siècle qui permettait à un gardien de voir chaque prisonnier dans sa cellule. La différence aujourd’hui, dit-il, c’est que « le gardien a disparu pour laisser place aux citoyens qui s’épient en permanence ». Lors du premier confinement, rappelle-t-il, le maire du XXe arrondissement de Paris avait lancé un appel aux habitants afin qu’ils cessent d’engorger les lignes d’urgence, tant les appels pour dénoncer un voisin étaient nombreux.

« Nous avons assisté à la généralisation de la délation. Traditionnellement, c’était le pouvoir qui asservissait. Cette fois, la demande est venue d’en bas. Ce sont les Français eux-mêmes qui ont demandé à l’État de prendre les mesures les plus répressives et qui exigent aujourd’hui encore qu’on soit plus punitif envers les non-vaccinés. »

Est-ce la peur qui a suscité de telles réactions ? « Ce serait une explication facile, dit Mathieu Slama. Je crois que ce sont plutôt les pulsions autoritaires, disciplinaires et répressives de la société qui se sont réveillées. S’est installée depuis quelques années une idéologie du “safe” qui donne la primauté à la sécurité sur la liberté. Dans nos sociétés, la liberté devient une valeur secondaire, quand elle n’est pas inacceptable. Voire dangereuse. »

Le biologique avant tout

 

Mathieu Slama en veut pour preuve les réglementations sécuritaires adoptées depuis une décennie contre le terrorisme, dont plusieurs sont devenues permanentes. Selon lui, l’idéologie du « safe », ce sont aussi les « safe spaces » et la censure que réclament les étudiants des universités américaines afin de ne pas être mis en présence d’idées contraires aux leurs.

« Dans une partie de la gauche, au nom du droit de ne pas être offensé, s’installe une idéologie punitive et répressive. Une partie de la gauche aujourd’hui veut plus de peines de prison et mettre fin à la présomption d’innocence. Elle pratique même la censure. Il y a 40 ans, elle voulait pourtant démanteler les prisons et prêchait la liberté des mœurs. Elle est d’ailleurs allée trop loin à cette époque. »

Le 28 octobre 2020, en proclamant dans une allocution télévisée que « rien n’est plus important que la vie humaine », Emmanuel Macron a fait du biologique le critère absolu, rappelle Mathieu Slama. « Cela en dit beaucoup sur l’hygiénisme actuel. On a laissé la science nous dire comment il fallait vivre. On a considéré la vie dans sa seule dimension biologique débarrassée de sa profondeur sociale et relationnelle. Certes, le confinement peut sauver des vies. Mais combien en détruit-il ? Au nom de la vie véritable, on a laissé des vieux mourir seuls. »

Le masque pourrait d’ailleurs devenir le symbole de cette société anonyme. « Le masque, il faut évidemment le porter. Mais il ne faut pas le prendre à la légère. La vie sociale n’est possible qu’avec des visages. Sans visage, il n’y a plus d’individualité. La société devient un corps organique. Alors qu’il est totalement contraire à nos traditions, je crains pourtant qu’il se normalise comme dans les pays asiatiques. »

Évidemment, la question se pose de savoir ce que l’essayiste aurait fait à la place des politiques. Pouvait-on combattre l’épidémie sans adopter des mesures aussi draconiennes ? « On aurait pu faire confiance à la société, répond l’essayiste. On aurait pu s’inspirer de pays qui ont été moins restrictifs, comme les Pays-Bas ou la Suède. Je suis persuadé que les Français auraient suivi les directives quand même. Ils n’avaient pas besoin que l’État les infantilise. »

Tous complotistes ?

Au passage, Mathieu Slama n’hésite pas à féliciter Emmanuel Macron d’avoir refusé de reconfiner la population en janvier 2021 et d’avoir laissé les écoles ouvertes le plus longtemps possible. Mais il ne lui pardonne pas d’avoir peint les non-vaccinés en « complotistes » pour en faire des boucs émissaires.

« Le complotisme existe, il faut le dire. On l’a bien vu avec le 11 Septembre. Mais ce que je critique, c’est le refus de tenter de le comprendre. S’il y a du complotisme, c’est qu’il y a de la méfiance. Il faut voir ce que ça dit d’un certain déclassement social. Mais le pire, c’est de laisser croire que la majorité des non-vaccinés sont complotistes. La même technique avait été utilisée contre les Gilets jaunes. Il y a mille sensibilités différences chez les opposants. Il y a des vaccinés. Il y a même des gens qui sont juste en colère contre le président. »

Selon les mots de la philosophe Barbara Stiegler, ces accusations ne sont qu’une façon de sortir les opposants du cercle des raisonnables. « Ce n’est pas extrémiste que de dire que le confinement tel qu’il a été imposé est une mesure barbare et que le passeport vaccinal est en rupture avec notre tradition républicaine. La raison n’est pas du côté que l’on croit. Ce n’est pas raisonnable de dire que l’on va “emmerder” les Français. »

Au fond, dit Mathieu Slama, depuis cette épidémie, la démocratie semble devenue une chose relative. « Une sorte de démocratie Netflix qu’on peut activer ou désactiver selon les besoins. Comme si l’idée de liberté qui a été notre valeur fondamentale était en train de disparaître. »

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