Qu’attend Emmanuel Macron pour se déclarer candidat à la présidentielle française?

En campagne depuis des semaines, Emmanuel Macron n’est toujours pas officiellement candidat.
Photo: Christian Hartmann Agence France-Presse En campagne depuis des semaines, Emmanuel Macron n’est toujours pas officiellement candidat.

Dans la nuit de mercredi à jeudi dernier, un nouveau site Internet est apparu. Intitulé Avecvous2022.fr, on y voit des Français ordinaires raconter leur quotidien. C’est le journal Le Monde qui a appris que ce site — sans logo de parti politique ni nom de responsable public —, en apparence destiné à donner la parole aux Français, était en réalité destiné à promouvoir la candidature d’Emmanuel Macron. Une campagne d’affichage et de distribution de tracts doit accompagner ce lancement. Problème : Emmanuel Macron n’est toujours pas officiellement candidat. Mais il a déjà un site Internet pour faire campagne.

Combien de temps le président pourra-t-il encore faire durer le suspense ? C’est la question que chacun se pose alors qu’il sillonne la France sans répit depuis trois semaines, qu’il ne cesse d’évoquer à mots couverts son « envie » d’y aller, qu’il multiplie les aides dans les secteurs clés de la sécurité et de la justice, sans compter les chèques et les exemptions d’impôt contre les hausses du prix du gaz, de l’électricité et de l’essence. Dernier signe qui ne trompe pas : l’épouse du président, Brigitte Macron, est depuis deux semaines sur tous les plateaux de télévision.

Trop tôt ou trop tard ?

En France, cet exercice d’équilibrisme n’est pas nouveau. Tous les prédécesseurs d’Emmanuel Macron ont dû résoudre la difficile équation du moment et de la forme de leur entrée en campagne. Trop tôt, cela expose aux tirs groupés dont protège le surplomb présidentiel. Trop tard, cela donne l’impression d’un candidat qui craint de descendre dans l’arène et de se salir les mains.

Une entrée tardive avait réussi à Charles de Gaulle et à François Mitterrand. En 1965, le premier ne s’était déclaré qu’un mois avant l’élection par une simple allocution diffusée à la télévision. Mais, alors qu’il comptait l’emporter dès le premier tour, il fut mis en ballottage. Le second, qui sortait d’une période de cohabitation — une majorité à droite constituait l’Assemblée nationale —, attendit jusqu’à 33 jours avant le premier tour pour se déclarer en direct au journal télévisé. Ce qui lui permit de laisser s’essouffler dans une lutte fratricide ses deux adversaires, Jacques Chirac et Raymond Barre. Mais tous n’ont pas la stature de ces deux-là.

En 1981, Giscard d’Estaing avait un excellent bilan. Il était certain de son avantage. C’est du moins ce que prédisaient les sondages. Lorsqu’à 55 jours du vote il se déclara, le vent commença à tourner. Plus près de nous, en 2011, Nicolas Sarkozy savait qu’il avait une côte abrupte à remonter. Il s’était donc lancé en campagne un peu plus de deux mois avant le premier tour. Pourtant, en fin de campagne, alors qu’il remontait dans les sondages, il avait reconnu qu’il lui avait manqué deux semaines de plus pour l’emporter sur François Hollande.

« Pas un Français ne doute qu’il finira par y aller. La date est un sujet journalistique », a glissé au Parisien le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand. Depuis la rentrée, les déplacements du président dessinent en pointillé le portrait d’une campagne qui ne dit pas son nom. Ils servent tout particulièrement à colmater les faiblesses d’un quinquennat où le président a été perçu comme éloigné des préoccupations des régions et faible sur les questions régaliennes, comme la sécurité et l’immigration.

Une campagne en trompe-l’œil

Personne n’est dupe du fait que le déplacement de cette semaine dans la Creuse, où Emmanuel Macron est allé admirer une somptueuse vache limousine, était destiné à casser son image de président des villes. Une image consacrée par la révolte des Gilets jaunes. Aveu d’échec ou esquisse d’un programme ? Face à Valérie Pécresse, candidate Les Républicains (LR), qui l’accuse d’avoir « cramé la caisse », Emmanuel Macron a pris le contrepied en promettant devant un groupe de lycéens de « remettre beaucoup plus de services publics et de fonctionnaires sur le terrain ».

Plus tôt, le 10 janvier, à Nice aux côtés du maire, Christian Estrosi, il avait promis d’investir 15 milliards supplémentaires sur cinq ans dans le budget du ministère de l’Intérieur. Avec, en prime, une hausse de salaire des policiers. Dans tous les sondages, c’est en matière de sécurité et d’immigration que le bilan du président est le plus contesté.

On se doute aussi que la gestion présidentielle de l’épidémie n’est pas exempte de préoccupations électorales. Depuis plusieurs mois, elle lui a d’ailleurs permis de consolider ses soutiens dans l’électorat âgé qui soutenait François Fillon en 2017. Selon tous les observateurs, la déclaration controversée du 4 janvier dernier, dans laquelle il disait avoir « très envie » d’« emmerder » les non-vaccinés, était clairement destinée à le poser en défenseur de la majorité et à mettre dans l’embarras l’opposition LR, où de nombreux députés se sont opposés au passeport vaccinal qui vient à peine d’être mis en œuvre.

Mais le résultat n’est pas au rendez-vous. Même s’il demeure en tête dans tous les sondages, Emmanuel Macron a enregistré cette semaine sa première véritable chute. La satisfaction à l’égard de son action est passée de 41 % à 37 %, selon un sondage Ifop pour Le Journal du Dimanche. « Pour la première fois depuis le premier confinement, la crise ne lui profite pas », explique le politologue et directeur général de l’Ifop, Frédéric Dabi, dans Le Figaro.

Si cette chute se poursuivait, le président pourrait être forcé de descendre dans l’arène avant la mi-février. Le quotidien économique La Tribune évoque la rumeur d’une annonce de candidature au début du mois à Marseille, lieu symbolique de la lutte contre l’insécurité.

Pas de débat de premier tour ?

Déjà, l’entourage du président a laissé entendre qu’il ne participerait pas aux traditionnels débats télévisés d’avant le premier tour. La situation est inédite puisque les présidents sortants se sont toujours réservés pour le débat d’entre deux tours. Mais Emmanuel Macron pourra-t-il faire oublier le précédent de 2017 où, comme il n’y avait pas de sortant, tous les candidats avaient participé aux débats sur un pied d’égalité ? Le pari est « risqué », selon le professeur de l’Université Paris-Sorbonne Arnaud Benedetti. « En n’y allant pas, il prend le risque aussi d’être celui qui se dérobe, qui use et abuse de son statut pour fausser encore la concurrence », a-t-il déclaré au Figaro.

La levée des restrictions sanitaires qui commencera le 2 février pourrait créer une conjoncture favorable à une déclaration de candidature. Par contre, une crise en Ukraine pourrait la retarder, tout en permettant à Emmanuel Macron d’affirmer sa stature présidentielle. Quoi qu’il en soit, un grand nombre d’analystes s’entendent sur une chose. Ce qui menace le plus le président, c’est une forme d’arrogance qui est revenue périodiquement tout au long de son quinquennat. Tous se souviennent de l’exemple du jeune leader italien de centre gauche Matteo Renzi à qui tout était promis et qui fut balayé en 2016 à la dernière minute. C’est aussi ce qui était arrivé à Valéry Giscard d’Estaing en 1981. Il n’est jamais bon d’être certain de gagner.



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