Les autorités françaises craignent un passage à l’acte de l’ultradroite

En juin 2020, des membres du groupe d’extrême droite Génération identitaire ont déployé une banderole sur laquelle on pouvait lire «victimes du racisme anti-blanc», lors d’une manifestation «Black Lives Matter», à Paris.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse En juin 2020, des membres du groupe d’extrême droite Génération identitaire ont déployé une banderole sur laquelle on pouvait lire «victimes du racisme anti-blanc», lors d’une manifestation «Black Lives Matter», à Paris.

Antivax, complotistes ou ennemis de la République, la pandémie de COVID-19 a donné un coup de fouet aux idées de l’ultradroite en France. Au point que policiers, magistrats et services de renseignement redoutent désormais le passage à l’acte d’un de leurs partisans.

Dans un climat de contestations et de colères disparates à moins de trois mois du premier tour de l’élection présidentielle dans ce pays, leur activisme est surveillé de près par les autorités.

En moins d’un an, le gouvernement a dissous deux groupuscules, les Zouaves Paris et Alvarium, ainsi qu’une association, Génération identitaire, qui se réclament tous de l’ultradroite, terme policier désignant une mouvance protéiforme.

Ces mesures n’ont pas empêché certains de s’inviter ostensiblement à un cortège contre le passeport vaccinal le 15 janvier à Paris, en dépit d’un contrôle judiciaire le leur interdisant.

« La dissolution, ce n’est pas la panacée, mais cela les insécurise, les empêche de monter en gamme », fait valoir un haut responsable policier. Plus dubitatif, Jean-Yves Camus, chercheur spécialiste de l’extrême droite, observe que de « petites structures plus locales » se recréent sitôt prononcée la dissolution du groupe.

Ce foisonnement fait craindre aux autorités françaises un acte individuel et ciblé. Particulièrement contre les élus, dont les parlementaires qui ont approuvé le passeport sanitaire puis le passeport vaccinal, entré en vigueur lundi.

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, ne cache plus sa préoccupation.

« Menaces graves »

« J’ai demandé aux préfets que l’on protège les élus comme on protège les lieux de culte… Le climat de cette campagne n’est pas serein », a-t-il dit au Journal du dimanche le week-end dernier.

« Les menaces contre les élus sont une très grande préoccupation », confirme un policier haut gradé. Depuis juillet, le ministère de l’Intérieur a recensé plus de 500 « faits de menaces graves » (menaces de mort) contre eux et plus de 400 plaintes.

Jusqu’à présent, aucune ne s’est concrétisée par une atteinte à leur vie ou à leur intégrité physique. Mais les policiers s’inquiètent de la formation de cellules structurées et clandestines qui visent à « renverser » les institutions par la violence.

Actuellement, le parquet national antiterroriste (PNAT) gère « neuf dossiers judiciaires » liés à l’ultradroite. « Six concernent ces cellules clandestines […] et trois, des projets individuels », précise une source sécuritaire.

« C’est un nombre assez conséquent », affirme Laurent Nunez, le coordonateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme.

« Nous ne sommes plus en présence d’un phénomène marginal, mais d’un phénomène qui est en train de monter en puissance », confirme le patron du PNAT, Jean-François Ricard.

Théorie du « grand remplacement »

« Jusqu’à présent, la France a été épargnée », se réjouit toutefois un haut responsable policier. Mais d’autres pays ont été frappés.

En juin 2021, au Canada, quatre membres d’une même famille musulmane ont été tués par un homme qui a précipité sa voiture sur eux. Deux ans plus tôt, en Nouvelle-Zélande, un suprémaciste australien avait ouvert le feu dans deux mosquées de Christchurch, tuant 51 musulmans.

Les deux hommes peuvent être classés dans l’ultradroite. « C’est une catégorie fourre-tout où l’on met l’extrême droite extraparlementaire, activiste, ce qui ne signifie pas nécessairement terroriste, tout ce qui est à droite du RN » (parti d’extrême droite Rassemblement national), résume Jean-Yves Camus.

Ses tenants partagent la même haine des étrangers, des musulmans, des juifs ou des francs-maçons.

À partir des attentats djihadistes de 2015 et de la crise migratoire, se sont installées dans la mouvance française, forte d’environ 3000 personnes, les idées du « grand remplacement », d’un « péril imminent » et d’un État « incapable », explique une source sécuritaire.

Des courants venus des États-Unis, comme les « suprémacistes », « accélérationnistes » ou « survivalistes », y ont ensuite germé, rejoints par certains membres du mouvement de révolte populaire des « Gilets jaunes » (qui avait ébranlé le quinquennat d’Emmanuel Macron en 2018 et 2019), qui ont basculé dans la « radicalité, se sont retrouvés et structurés », poursuit la même source.

« Processus terroriste »

La crise sanitaire a servi de catalyseur à ce magma et « on a vu les théories antisystème comme celles des QAnon se développer en France », ajoute la même source.

Jean-Yves Camus évalue à « un petit millier le nombre » de ces militants « très orientés vers la violence ». Une source sécuritaire fait état de « 10 à 100 profils susceptibles de passer à l’acte ».

Des groupes « cherchent à mener des actions démonstratives », par exemple « en participant à des manifestations pour les faire dégénérer », explique Laurent Nunez. Ce fut le cas le 15 janvier lors d’un cortège « antivax » à Paris, où des journalistes de l’AFP ont été menacés de mort.

D’autres organisent des « fights contre les antifas » ou des actions illégales, comme Génération identitaire avec « les contrôles aux frontières », poursuit-il. Ils se comportent comme « des milices privées », « incitent à la haine », mais « ne sont pas dans la démarche du passage à l’acte terroriste ».

À l’inverse, ajoute M. Nunez, les cellules clandestines « sont engagées dans un processus terroriste, de contestation des institutions représentatives » ou de « lutte contre l’islam et les “gauchistes” ».

Depuis 2017, « six projets de passage à l’acte à l’extrême droite » ont été déjoués, selon M. Darmanin.

À l’instar des djihadistes, ils affichent « de plus en plus de professionnalisme », « des projets qui se précisent » dans « le choix des cibles, le mode opératoire, la structuration », note une source judiciaire spécialisée dans la lutte antiterroriste.

Accès aux armes

« Les ressorts psychologiques sont les mêmes : frustration, besoin de reconnaissance, fascination pour l’ultraviolence. Mais il y a pas mal de différences », nuance un haut responsable policier.

Jean-Yves Camus relève lui aussi qu’à ce jour, il n’y a pas eu de la part de l’ultradroite de projet d’attentat « équivalent aux bonbonnes de gaz » que voulaient faire sauter près de Notre-Dame de Paris des jeunes filles adeptes du djihad.

De nombreuses armes ont été découvertes dans plusieurs dossiers impliquant l’ultradroite, pour la plupart détenues légalement.

Nombre des tenants de l’ultradroite sont chasseurs, ex-militaires, collectionneurs ou adeptes du tir sportif et ont peu recours aux circuits utilisés par la grande criminalité.

Ils ont toutefois « un accès facile aux armes par leurs relations avec les mouvements néonazis internationaux », note une source judiciaire.

Prototype de ces adeptes de l’ultradroite prêts à franchir le pas, un ancien militaire est jugé à partir de mercredi à Paris pour « entreprise individuelle terroriste ». Arrêté en 2020, il possédait des armes et venait de publier des messages inquiétants d’apologie du nazisme qui laissaient supposer un attentat imminent visant la communauté juive.

Avec le pôle Enquêtes de l’Agence France-Presse

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