La Russie toujours sur le seuil d’une invasion de l’Ukraine

Des agents s’apprêtaient vendredi à installer de l’équipement de sécurité à l’hôtel de Genève où se tenait la rencontre entre le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, qui ont repris les discussions sur la crise ukrainienne.
Stefan Wermuth Agence France-Presse Des agents s’apprêtaient vendredi à installer de l’équipement de sécurité à l’hôtel de Genève où se tenait la rencontre entre le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, qui ont repris les discussions sur la crise ukrainienne.

Malgré les discussions qui ont repris vendredi à Genève entre la Russie et les États-Unis sur la crise ukrainienne, Moscou se tient toujours sur le seuil d’une invasion de l’Ukraine et surtout devant plusieurs scénarios, dont des incursions et des attaques mineures, qui pourraient compliquer la riposte des Occidentaux.

Mais peu importe le chemin que le Kremlin s’apprête à prendre, aucun ne devrait lui permettre d’atteindre ses objectifs d’affaiblir l’OTAN et d’éloigner les États-Unis des questions sécuritaires touchant l’Europe, indiquent le politicologue Seth Jones et l’ex-agent de la CIA Philip Wasielewski dans une analyse publiée dans les pages du Center for Strategic and International Studies.

« La menace de la Russie est particulièrement alarmante », écrivent-ils, puisque Moscou pourrait dans les prochaines semaines « déplacer rapidement ses forces prépositionnées » à la frontière de l’Ukraine, et ce, dans un rapport de force à l’avantage du Kremlin. « L’armée russe est nettement plus forte et mieux formée que l’armée ukrainienne, et les États-Unis et d’autres pays de l’OTAN ont clairement indiqué qu’ils ne déploieraient pas leurs forces en Ukraine pour repousser une invasion russe », ajoutent-ils.

Une attaque probable

Vendredi, le service de renseignements militaire ukrainien a accusé Moscou de continuer « de renforcer les capacités de combat » des séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine avec notamment l’envoi de chars, de systèmes d’artillerie et de munitions. Près de 100 000 militaires russes ont été massés dans les dernières semaines à la frontière avec l’Ukraine en prévision d’une attaque qui, chaque jour, face à l’impasse des discussions diplomatiques, devient de plus en plus probable.

Pour Seth Jones et Philip Wasielewski, Moscou pourrait, parmi les mouvements de troupes possibles, opter pour l’envoi de militaires dans les régions sécessionnistes de Donetsk et de Louhansk afin d’agir, de manière unilatérale, comme « gardien de la paix » et « refuser de les retirer jusqu’à ce que les pourparlers se terminent avec succès ». La Russie réclame entre autres que les États-Unis et leurs alliés s’engagent par écrit à ne pas étendre l’OTAN à l’est en faisant entrer l’Ukraine au sein de l’Alliance.

Cette opération « pour la paix », selon eux, serait la « moins susceptible d’entraîner des sanctions internationales importantes », mais aurait aussi moins de chances de permettre une percée sur la question de l’OTAN « en raison de sa nature coercitive », exposent-ils.

Toujours selon les deux auteurs, le Kremlin doit également évaluer en ce moment la possibilité de saisir le territoire ukrainien jusqu’à l’ouest en s’appropriant la partie sud du fleuve Dnepr, qui traverse Kiev et poursuit sa course en direction de la mer Noire, pour l’utiliser comme monnaie d’échange dans les pourparlers. Moscou pourrait aussi poursuivre son invasion de la péninsule de Crimée, vers l’ouest jusqu’au sud de la Moldavie, afin d’affaiblir l’Ukraine en s’appropriant son accès à la mer Noire.

Un nouveau « rideau de fer »

Même si ces invasions annoncent un changement significatif dans la politique internationale, en cherchant à créer un nouveau « rideau de fer » qui va de la frontière russo-finlandaise jusqu’au flanc sud de la Chine en passant par l’Europe de l’Est, le Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Asie du Sud, « toutes ces options militaires entraîneraient des sanctions internationales majeures et des difficultés économiques » pour la Russie, écrivent les analystes dans leur rapport. Ils précisent aussi que ces attaques seraient « contre-productives » en ce qui concerne l’arrêt de l’expansion de l’OTAN et la réduction de l’influence européenne et américaine dans cette région de l’Europe.

Vendredi à Genève, le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a demandé à son homologue russe, Sergueï Lavrov, la preuve que la Russie n’avait pas l’intention d’envahir l’Ukraine, au terme d’une réunion de deux heures qualifiée des deux côtés de « franche et substantielle ». « Un bon moyen de le faire, c’est de retirer ses troupes à la frontière ukrainienne », a dit le secrétaire d’État américain tout en soulignant une certaine détente après plusieurs semaines de tensions et d’escalades verbales.

Pour sa part, Sergueï Lavrov a relevé que lui et son homologue américain s’étaient entendus sur la nécessité d’un « dialogue raisonnable » pour que « l’émotion retombe ».

Tout en refusant d’admettre une attitude belliciste, le Kremlin a maintenu sa ligne de négociation en assujettissant une désescalade à des traités garantissant le non-élargissement de l’OTAN, en particulier à l’Ukraine, et un retrait de l’Alliance d’Europe de l’Est. Des demandes jugées inacceptables par les Occidentaux, qui menacent la Russie de sanctions sévères en cas d’attaque contre l’Ukraine.

Vendredi, la Russie a complexifié ses demandes en réclamant également « un retrait des forces étrangères, des équipements et des armements » dans plusieurs pays anciennement sous son influence, dont la Roumanie et la Bulgarie, qui ont intégré l’OTAN en 2004.

« Une telle exigence est inacceptable et ne peut pas faire partie des sujets de négociation », a déclaré le ministère des Affaires étrangères roumain dans un communiqué.

Rendez-vous la semaine prochaine

Au terme de leur rencontre, les chefs de la diplomatie russe et américaine se sont donné rendez-vous la semaine prochaine, Antony Blinken convenant au passage de coucher sur papier des « idées » à l’attention de Moscou. Il n’a toutefois pas précisé s’il s’agissait de répondre point par point aux exigences très détaillées des Russes.

Le secrétaire d’État a par ailleurs réitéré que des ripostes étaient à prévoir, y compris en cas d’agression « non militaire » de la Russie contre l’Ukraine.

Vendredi, en marge de la rencontre des deux diplomates, Kiev a accusé la Russie d’être derrière des centaines de fausses alertes à la bombe destinées à « semer la panique » en Ukraine, à la veille d’une éventuelle invasion.

« L’objectif des services spéciaux du pays agresseur est évident : renforcer la pression sur l’Ukraine, semer l’anxiété et la panique dans la société », ont assuré dans un communiqué les services de sécurité ukrainiens, le SBU.

Depuis le début de l’année, plus de 300 alertes à la bombe, toutes fausses, ont déjà été enregistrées en Ukraine, contre près de 1100 pour l’ensemble de l’année précédente, selon cette source. Selon le SBU, ce genre d’opération fait partie d’une stratégie de « guerre hybride moderne » contre l’Ukraine.

Une aide financière, pour commencer

Le premier ministre canadien a promis à l’Ukraine un prêt pouvant atteindre 120 millions de dollars. La Russie tente de déstabiliser le pays non seulement de façon militaire, à la frontière et par le biais de cyberattaques, mais aussi en déstabilisant son système économique, a expliqué Justin Trudeau vendredi. Le président Volodymyr Zelensky, dont le gouvernement avait réclamé une telle aide, a remercié le Canada sur Twitter. L’Ukraine espère aussi recevoir des armes du Canada. Le prêt ne pourra cependant pas servir à en acheter. Justin Trudeau s’est contenté de répondre que son gouvernement évaluait encore les options d’aide supplémentaire et qu’il aurait « sûrement […] autre chose à dire dans les jours et les semaines à venir ». Il n’a pas non plus voulu s’avancer sur le sort de la mission de formation de l’armée canadienne en Ukraine et sur la possibilité que des soldats canadiens se retrouvent mêlés aux combats. Marie Vastel
 

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