«La vérité ne peut jamais être annihilée»

La juge à la Cour suprême de Russie, Alla Nazarova, ordonne la fermeture de l'ONG Memorial, le 28 décembre à Moscou.
Photo: Natalia Kolesnikova Agence France-Presse La juge à la Cour suprême de Russie, Alla Nazarova, ordonne la fermeture de l'ONG Memorial, le 28 décembre à Moscou.

Pour l’historien Nicolas Werth, spécialiste de l’URSS et président de Memorial France, la décision de la justice russe, mardi, d’ordonner la dissolution de l’ONG n’empêchera pas le travail de mémoire sur les victimes du goulag.

Mardi la justice russe a décidé de la dissolution de l’association de défense des droits de la personne Memorial, fondée par des dissidents initialement pour faire la lumière sur les purges staliniennes, puis sur les répressions dans la Russie de Vladimir Poutine. Pour Nicolas Werth, président de la branche française de l’ONG, ancien directeur de recherche au CNRS et l’un des plus grands spécialistes du régime soviétique, le travail de mémoire de Memorial, engagé il y a trente ans, « a été fait, est archivé et ne peut plus disparaître ».

Êtes-vous surpris par la décision de la justice russe ?

Non, on n’est pas surpris du tout. Lundi nous avait donné un avant-goût de ce qui nous attendait avec le énième alourdissement de la peine à l’encontre de Iouri Dmitriev[historien du goulag, collaborateur de Memorial en Carélie], désormais condamné à quinze ans de réclusion. Nous savions déjà qu’il s’agissait d’une offensive tous azimuts, de grande ampleur du pouvoir poutinien. Il s’agit d’une nouvelle étape du durcissement du régime, à l’intérieur et à l’international. Depuis le 11 novembre, quand la première menace avait été brandie contre Memorial, nous étions très pessimistes.

Mais où va s’arrêter la répression ?

Difficile à dire. Le nombre de prisonniers politiques va sans aucun doute augmenter. Il y en a déjà plus de 400. Mais je voudrais insister sur une lueur d’optimisme. D’abord, la liquidation prendra beaucoup de temps, des mois, peut-être une année. Ensuite, il y a peut-être possibilité de faire appel, même si nous n’entretenons pas beaucoup d’illusions à ce sujet. Et puis, le travail fait est fait, il ne disparaîtra pas. Ce travail de mémoire, d’histoire, a été numérisé, archivé, il est là et ne peut plus disparaître. Il est à l’abri, il va rester. On ne peut pas gommer comme ça d’un trait trente ans de travail, de connaissances, d’archives. Tout n’est donc pas complètement négatif.

Par ailleurs, Memorial ne fonctionne pas comme le pouvoir de Poutine, à la verticale. C’est une organisation absolument horizontale, dont il existe 63 branches régionales et sept hors de Russie, dont deux en Ukraine. Et ces branches régionales disposent d’une très large autonomie, elles ont toutes leur propre fonds d’archives.

Or, le jugement de ce mardi ne concerne qu’une poignée de ces branches. Il faudrait que les autorités liquident une à une toutes ces branches régionales, ce qui est de l’ordre du possible évidemment, mais cela prendra beaucoup de temps. Il y a aussi la question pratique de ce qui va advenir de tous ceux qui travaillaient pour Memorial. Toutes ces mains qui, concrètement, travaillent chaque jour. Nous assistons au combat éternel d’un pouvoir politique contre la vérité. Mais celle-ci ne peut jamais être annihilée.

Peut-on espérer un sursaut de la société civile ?

Je ne suis pas très optimiste à ce sujet. On l’a vu avec la mobilisation pour Alexeï Navalny. Deux week-ends de mobilisation, avec quelques dizaines de milliers de manifestants, à l’échelle d’un pays de 144 millions d’habitants, ça ne pèse pas lourd. Memorial ne mobilise pas les foules. D’ailleurs, il y a quelques semaines, l’organisation a diffusé un film très touchant où des gens dans la rue étaient interrogés. Ils n’avaient pas la moindre idée de ce qu’est Memorial ! Seuls quelques-uns, dans un certain milieu, celui de l’intelligentsia, comme toujours en Russie, comme au XVIIIe, au XIXe et au XXe siècle, se mobilisent. Il existe toujours un petit groupe d’intellectuels qui comptent, quelques centaines, peut-être quelques milliers, qui sont engagés. Mais il n’y a pas de mouvement de résistance de masse.

Pourquoi ? Est-ce la peur qui empêche la mobilisation ?

Je pense qu’il s’agit plus d’une profonde ignorance, et indifférence, de la nouvelle génération vis-à-vis de l’époque soviétique. Ça peut se comprendre en partie. Depuis vingt ans, on a assisté à l’avènement d’une véritable société de consommation, construite sur une économie fragile certes, avec ses failles, mais tout de même. Poutine est le symbole de cette société de consommation, qu’il associe à la restauration de la fierté nationaliste.

La période soviétique se divise en deux, une première moitié de violences et de terreur et une seconde moitié très différente, dans les années 1970, sur laquelle s’est bâtie une forme de nostalgie. Une sorte d’État-providence, où il y avait des pénuries mais où la sécurité de l’emploi était assurée. La jeune génération a une vision très approximative de la période soviétique, alimentée par des films des années 1970 qui repassent régulièrement à la télévision et entretiennent cette image caricaturale.

Cela n’incite pas à l’optimisme pour l’avenir ?

Non, nous ne sommes pas vraiment optimistes. Sauf si la toute nouvelle génération réagit. La chute de l’URSS date d’il y a trente ans. Il y a les quadragénaires, et puis il y a les très jeunes. Dans les soutiens à Navalny par exemple, on a constaté qu’il y avait bien plus de jeunes d’une vingtaine d’années que de quadragénaires. Les choses ne sont pas figées, heureusement. Comme toute société, la société russe est en mouvement, on ne sait pas comment la plus jeune génération va se développer. Lorsqu’on voit que le film du journaliste youtubeur Iouri Doud sur la Kolyma et les goulags a été vu par des millions de personnes, on peut espérer. Rien n’est jamais figé. Le travail réalisé par Memorial ne peut pas être effacé. On ne peut immobiliser ni le passé ni l’avenir.

Poutine ne va pas s’arrêter là ?

Non, je le crains. Maintenant, il va passer aux choses sérieuses, à la question des nationalités, des pays proches. Le cœur du problème pour lui, c’est que la Russie d’aujourd’hui n’est pas une construction monolithique. Les minorités nationales de l’intérieur ont toujours posé problème. Poutine est préoccupé par la relation centrale et majeure de la Russie avec l’Ukraine, le Bélarus, le Caucase ou l’Asie Centrale. Il faut comprendre l’offensive contre Memorial dans un contexte plus large, celui de la réflexion poutinienne sur les sphères d’influence, la place de la Russie dans son environnement proche et plus largement dans le monde d’aujourd’hui.

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