Aux Pays-Bas, la foule du logis

Manifestation à La Haye pour l’accès au logement, le 14 novembre dernier 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Manifestation à La Haye pour l’accès au logement, le 14 novembre dernier 

Quand est venu le temps d’organiser le séjour aux Pays-Bas pour Le Devoir, il semblait que la location d’un appartement à court terme était la solution la plus appropriée. Après un premier contact, la propriétaire d’un beau logement du centre-ville de La Haye annoncé sur une plateforme de location a demandé de ne pas révéler l’entente commerciale aux voisins. La dame a expliqué qu’il était interdit depuis peu d’offrir des logements locatifs dans la ville où siège le gouvernement et qu’il fallait donc user de ce stratagème mensonger. Euh… Non merci, mais merci de l’info ! Le séjour s’est finalement passé à l’hôtel, et basta pour les filous d’Airbnb.

La plateforme communautaire commerciale est accusée de perturbations du marché locatif dans les villes néerlandaises. Amsterdam avait 7000 inscriptions sur Airbnb en 2011 et 30 000 en 2018. L’offre de service aux touristes retire des appartements pour les résidents permanents, poussant du même coup les loyers restants vers le haut. La ville carte postale a été la première du pays à restreindre au maximum la location à court terme dans certains quartiers et à la limiter à 30 jours par année partout. La Haye a donc suivi récemment.

Avec la pandémie, la crise du logement reste un des problèmes majeurs aux Pays-Bas. Les prix gonflent depuis une décennie (+8 % en 2019), et la construction a ralenti pendant la crise sanitaire. Le prix moyen d’une maison familiale oscille autour de 450 000 dollars, avec des pointes dépassant les 600 000 $ à Utrecht.

Nikki, gérante du comptoir à salades biologiques Sla, situé au centre de La Haye, a acheté son premier appartement au début de la pandémie. Elle l’a payé 400 000 euros et a profité du confinement et de la fermeture de son restaurant pour le rénover. « Les plus riches achètent des appartements pour les louer. Ce n’est pas normal de spéculer sur un bien si essentiel », dit-elle.

Les prix gonflent depuis la libéralisation récente du secteur. Les loyers ne sont plus contrôlés. Un appartement qui se louait 600 euros par mois il y a quelques années peut maintenant coûter trois fois plus, même si les salaires n’ont pas suivi.

Montréal se trouve dans la même catégorie galopante, avec son prix moyen pour une maison de 570 000 $ en octobre, un bond de 16 % en un an. Une maison se vendant 10 000 $ ici il y a 50 ans peut maintenant coûter cent fois plus, un ratio qui équivaut à 15 fois l’inflation.

La flambée des prix affecte le monde entier, ou presque. Des pans entiers des sociétés sont exclus de l’accès à la propriété, et le loyer devient un facteur de paupérisation croissante des masses. Un responsable syndical allemand disait récemment que le loyer devient en ce début de XXIe siècle ce que le pain fut dans l’histoire : un déclencheur potentiel d’insurrections.

Résistance résidentielle

 

En tout cas, ils étaient quelques dizaines de personnes mi-novembre à manifester à La Haye, d’abord au parc Koekamp, puis dans les rues, pour réclamer des logements pour tous. « Les gens qui accusent la crise du logement sur les faibles et les marginalisés de la société sont invités à rester chez eux », avertissait un document appelant à la mobilisation qui a finalement attiré une foule hétéroclite où dominaient les drapeaux rouge ou vert et les affiches gauchistes (« Kapitalisme ? Basta ! »).

Les protestations sont passées d’Amsterdam en septembre à Rotterdam et d’autres grandes villes en octobre. « Nous vivons des situations tragiques : tout le monde connaît quelqu’un affecté par cette crise, soit pour trouver un logement, soit pour en trouver un ayant un loyer abordable », a expliqué Pim van der Heiden, désigné porte-parole du mouvement Woonverzet, qui peut se traduire par « résistance résidentielle ».

Pour lui, le logement est un droit constitutionnel. « Nous exigeons de la sécurité du logement, dit le jeune étudiant, qui a commencé à militer comme squatteur. Il faut cesser cette folie des baux à court terme. Il faut construire beaucoup plus de logements à loyer abordable. »

Nous vivons des situations tragiques : tout le monde connaît quelqu’un affecté par cette crise, soit pour trouver un logement, soit pour en trouver un ayant un loyer abordable.

La pénurie criante a forcé l’Université d’Amsterdam, dont le quart des inscrits viennent de l’étranger, à louer des espaces dans un camping au sud de la ville. Il manquait au moins 22 000 logements pour étudiants dans le pays au tournant de la décennie, et le chiffre pourrait plus que doubler d’ici 2025. D’autres universités aménagent des chambres temporaires dans des conteneurs.

Les dirigeants politiques essaient plus ou moins de trouver des solutions par le plafonnement des loyers, la taxation des propriétaires ou la conversion d’espaces vacants. Le thème de l’accès au logement, par l’achat ou la location, était le deuxième sur le plan de l’ampleur des discussions pendant la campagne électorale du début de l’année aux Pays-Bas. Tous les partis se sont mis d’accord pour construire un million de résidences pendant la décennie.

La veine d’Eindhoven

La ville d’Eindhoven vient de commencer la construction de Buurtschap te Veld (littéralement le quartier dans les champs), résultat d’une entente passée avec le gouvernement central à la fin de la dernière décennie pour construire des résidences à loyer modique. Certaines temporaires, d’autres pour les étudiants, au centre-ville. La commune (la cinquième en population du pays) espère construire 3000 nouveaux logements par année.

« Les maisons temporaires peuvent être construites beaucoup plus vite », explique Stefanie Gijsbers, responsable du projet pour la commune d’Eindhoven rencontrée sur le site, au nord de sa ville. Elle fait remarquer les façades de bois des quelques maisons déjà érigées. « Normalement, en Hollande, on construit en briques, et il y a plein de contraintes qui ralentissent les chantiers. »

La préfabrication ne nécessite qu’une seule journée d’assemblage, comme au temps des maisons de guerre dans les années 1940 à Montréal. Les espaces modulaires permettent une occupation en solo ou en famille. À terme, Buurtschap te Veld comprendra environ 670 petites maisons dispersées dans un environnement verdoyant au nord de la ville. Le nouveau quartier devrait être achevé vers 2023.

Photo: Stéphane Baillargeon La ville d’Eindhoven vient de commencer la construction de Buurtschap te Veld (littéralement le quartier dans les champs), résultat d’une entente passée avec le gouvernement central à la fin de la dernière décennie pour construire des résidences à loyer modique.

Le programme vert prévoit la conservation de jardins communautaires, la plantation de centaines d’arbres et un stockage naturel de l’eau de pluie. Comme on est aux Pays-Bas, royaume de la mobilité active et communautaire, il n’y a pas d’espace pour les voitures individuelles devant les résidences.

La ville loue les terrains pour au plus 30 ans, mais les résidences et les infrastructures pourront résister beaucoup plus longtemps. Le minuscule pays très densément peuplé ne dispose pas de surplus de terrains vacants. Le tiers des terres se trouvent sous le niveau de la mer, parfois à cinq mètres de dénivellation. Plus de la moitié des 17 millions d’habitants vivent dans des zones inondables protégées par un réseau de digues long de 17 000 km, trois fois la distance entre Vancouver et Halifax.

La construction en hauteur permet d’empiler les nouveaux espaces très prisés. Plusieurs tours devant voir le jour au centre d’Eindhoven sont au stade de projet. Il faut parfois deux ou trois années d’attente pour dénicher un logement, souvent acheté bien au-dessus du prix de vente suggéré.

Les loyers à Buurtschap te Veld ne dépasseront pas 1000 euros par mois, le prix des plus grands espaces familiaux. La grande majorité des appartements seront beaucoup moins chers. Les futurs résidents sont choisis en fonction de leur dossier. Ils doivent notamment expliquer pourquoi ils veulent intégrer cette communauté. 

Certains terrains du site sont réservés pour des projets d’autoconstruction, parfois à des prix très, très modiques. Mme Gijsbers parle d’une résidence du même type que celles prévues, construite sur un autre lieu de la ville avec des matériaux recyclés. Elle n’a coûté que 5000 euros. Le prix de location d’un appartement sur Airbnb à La Haye pour un mois…

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Gens d’en haut des Pays-Bas

L’agence de statistiques nationales CBS a récemment dévoilé des données montrant que 1 % des Néerlandais possèdent 25 % des valeurs immobilières du pays et que les ménages formant la tranche de 10 % la plus riche possèdent plus de 60 % de la richesse bâtie totale, évaluée à plus de 2000 milliards de dollars. L’écart peut se mesurer autrement : la moitié inférieure des ménages possède 6 milliards d’euros d’actifs immobiliers tandis que la moitié supérieure engrange 1824 milliards d’euros de biens, soit 300 fois plus. Jusqu’en 2020, le patrimoine total de la moitié inférieure était négatif, puisque les dettes des ménages de ce groupe pauvre dépassaient les actifs. Le gouvernement central a adopté cet automne une loi qui oblige l’acheteur d’un appartement à l’habiter pour éviter la saignée du parc immobilier vers le marché touristique temporaire. Amsterdam a aussitôt suivi avec un règlement forçant quiconque achète un appartement de 500 000 euros et moins à l’habiter au moins quatre ans.



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