En Pologne, l’aide aux exilés comme «remède à l’impuissance»

Les gardes-frontières de la Pologne pratiquent une politique de refoulement quasi systématique, en dépit des conventions internationales sur le droit d’asile.
Photo: Leonid Shcheglov/BelTA via Associated Press Les gardes-frontières de la Pologne pratiquent une politique de refoulement quasi systématique, en dépit des conventions internationales sur le droit d’asile.

C’est une rencontre déroutante, au détour d’une promenade en forêt, qu’elle n’oubliera pas de sitôt. Lorsque Marcelina Zimny l’a trouvé dans les bois, fin octobre, Amin était à bout de forces, affamé. Une semaine plus tôt, le jeune homme de 27 ans quittait son Iran natal en quête d’un aller simple : direction Minsk dans l’espoir, ensuite, de rejoindre l’ouest du Vieux-Continent. Sauf que rien ne s’est déroulé comme prévu. Le voilà qui se retrouve en Pologne, seul, dans la dense forêt primaire de Białowieża, aux confins de l’Europe.

« Il avait déjà été volé et battu par les forces biélorusses », raconte Marcelina, une Polonaise de 45 ans qui habite le village de Białowieża, situé à un kilomètre de la frontière avec la Biélorussie.

Comme des milliers d’exilés, originaires pour la plupart du Moyen-Orient et d’Afrique, Amin s’est laissé tenter par la nouvelle filière migratoire orchestrée, au début de l’été, par le régime d’Alexandre Loukachenko. L’objectif du dictateur biélorusse, plus brutal que jamais pour écraser la dissidence au sein de son pays, ne fait aucun doute : provoquer une crise migratoire aux frontières orientales de l’Union européenne en représailles aux sanctions infligées par Bruxelles, en juin dernier. Le tout, en faisant miroiter à ces candidats à l’exil, par l’octroi à tout va de visas touristiques, un passage facile vers l’Allemagne via la Biélorussie.

Mais ce stratagème cynique est en voie de transformer la majestueuse forêt de Białowieża en cimetière : des deux côtés de la frontière, on a déjà fait état de plus d’une dizaine de morts. Des noyades, mais aussi des décès dus à l’hypothermie, l’épuisement ou la faim.

Un bilan macabre qui reste largement sous-estimé, selon les organisations humanitaires sur place. Et le pouvoir biélorusse a beau avoir organisé le rapatriement de quelques milliers d’Irakiens, ces derniers jours, il y aurait encore quelque « 10 000 étrangers en Biélorussie envisageant de franchir illégalement la frontière », d’après les autorités de Straż Graniczna (gardes-frontières polonais). Une affirmation qui, pour l’heure, reste invérifiable.

Or, face à ce qu’elle qualifie de « guerre hybride » menée par Minsk, la Pologne aux ordres du parti Droit et Justice (PiS), le parti national-conservateur au pouvoir, se montre intraitable : ses gardes-frontières pratiquent une politique de refoulement quasi systématique, en dépit des conventions internationales sur le droit d’asile. Sauf que là où commence le périple migratoire, du côté biélorusse, les hommes de main de Loukachenko, prompts à user de la violence, empêchent souvent tout retour en arrière.

L’accès aux ONG proscrit

Leurré, Amin a donc vite réalisé l’impasse dans laquelle il s’était retrouvé. « Tout ce qu’il voulait, quand nous l’avons repéré, c’était rentrer chez lui », témoigne Marcelina, biologiste de profession. « Nous l’avons aidé ponctuellement en le nourrissant, en soignant ses blessures et en le réchauffant. Nous nous sommes sentis tellement impuissants en le laissant dans les bois… Mais nous avons réussi à contacter sa famille, laissée sans nouvelle, pour lui faire savoir qu’il était encore en vie. Entre-temps, nous avons prévenu le consulat [iranien] pour demander de l’aide. » Et c’est ainsi qu’Amin a pu être rapatrié chez lui, à Téhéran, évitant un huitième refoulement dans le no man’s land frontalier. « Mais j’ai honte de ce qu’il a dû subir dans mon pays », déplore Marcelina.

À Białowieża, depuis trois mois, domine le sentiment d’être livré à soi-même. D’ordinaire paisible et connue pour son agrotourisme, la bourgade de 3000 habitants est coupée du reste du monde, tout comme les 182 autres localités longeant la frontière polono-biélorusse de 400 kilomètres, où un état d’urgence a été décrété début septembre par les autorités polonaises. Interdisant l’accès aux ONG comme aux journalistes, ce régime d’exception a certes pris fin le 1er décembre à minuit, en conformité avec la limite constitutionnelle. Sauf que les autorités polonaises ont usé d’une parade législative pour y maintenir un secteur d’exclusion, au grand dam des organisations humanitaires : sous l’impulsion du PiS, un projet de loi « sur la protection des frontières » a été voté puis adopté à la hâte, le 30 novembre, quelques heures avant l’expiration de l’état d’urgence.

Résultat : à l’exception des forces de l’ordre et de ceux et celles qui résident dans la zone interdite, large de trois kilomètres, personne ou presque n’est autorisé à y entrer. Si l’accès à la presse s’est légèrement assoupli depuis — très restrictive, l’entrée de journalistes se fait au compte-gouttes —, les ONG, elles, sont toujours proscrites, à commencer par la Croix-Rouge polonaise.

« L’endroit est bouclé de barrages policiers, et nous devons constamment justifier notre présence dans la zone. Le simple fait de transporter de l’eau, des vêtements de rechange, des chaussures ou des couvertures thermiques dans sa voiture attire la suspicion des autorités, déplore Marcelina. C’est comme si nous, habitants de la zone interdite, n’étions pas concernés par le problème qui se posait à la frontière. En voulant simplement agir par humanité, nous courons le risque d’être accusés d’enfreindre la loi. »

Du jour au lendemain, le havre de paix de Marcelina s’est transformé en zone militarisée. Même l’école maternelle de son fils baigne dans cette ambiance dystopique : en face, un camp militaire a été improvisé. « Le village est quadrillé par des convois blindés en permanence. On entend des appels par haut-parleurs en langues étrangères. À toute heure du jour ou de la nuit, des hélicoptères volent au-dessus de nos têtes », relate-t-elle. Au total, ce sont pas moins de 15 000 soldats qui ont été déployés dans la rurale Podlachie, en Pologne orientale.

« Tentes de l’espoir »

À rebours de l’intransigeance du PiS et de l’hostilité de certains habitants, Marcelina est pourtant loin d’être la seule à venir à la rescousse de ces naufragés de la forêt. Des élans de solidarité spontanés qui se manifestent par la mise en place, par exemple, d’un conteneur disposé devant la mairie de Białowieża renfermant victuailles, couvertures de survie et vêtements. Ou encore par l’installation, un peu plus loin dans la rue principale, de« tentes de l’espoir », tout près la paroisse du village, à l’initiative de villageois ainsi que de l’organisation Caritas Pologne.

« Dès le début du processus migratoire qui a touché Białowieża, petit à petit, la mobilisation s’est organisée au sein de la population locale, mais tout avait lieu de manière souterraine », explique pour sa part Rafał Lewandowski. De concert avec d’autres habitants, ce trentenaire est à l’origine de l’initiative citoyenne Białowieska Akcja Humanitarna (Action humanitaire de Białowieża), mise en place en novembre « en tant que remède à l’impuissance », comme il le dit lui-même.

« Ce n’est pas tout le monde vivant à Białowieża qui a Internet, le but de cette action, c’est de pouvoir se retrouver physiquement et mieux se coordonner. Notre objectif, c’est aussi d’attirer l’attention sur le fait qu’on a besoin de professionnels de l’humanitaire. C’est un signal pour ceux qui gouvernent : car en réalité, sur cette question, l’État a abdiqué. Se rendre dans la forêt, aujourd’hui, c’est se préparer mentalement à être prêt à toute situation. »

Le sentiment d’urgence s’étend malgré tout au-delà de la zone interdite. Dans le hameau de Werstok, à cinq kilomètres de la frontière, une lueur verte scintille au-dessus du porche de Kamil Syller, le soir tombé. L’idée : signaler qu’en « toquant à la porte, il est possible de recharger son téléphone, de recevoir un repas chaud… », explique ce père de famille aux convictions écologistes. Lancée avec sa femme Marysia, cette initiative, dite des lumières vertes — la « couleur de l’espoir » —, a été suivie par d’autres habitants de Podlachie.

Un peu plus au nord, les pompiers de Michałowo ne manquent pas d’ouvrage non plus, dans leur caserne transformée en centre de collecte de denrées de première nécessité. À commencer par le commandant Krzysztof Oczko, qui effectue des rondes « tous les deux jours », dans les bois, à la recherche de réfugiés pour leur donner à manger et boire. « C’est choquant de voir des enfants trempés, affamés, exténués, ces situations ne sont pas normales », admet-il.

Mais de ces drames, parfois, émergent des histoires d’amitié. Comme celle de Marcelina qui compte bien revoir Amin, avec qui elle est restée en contact. « Mon rêve est de l’inviter ici, un jour. » Dans l’espoir de lui faire redécouvrir cette forêt, si chère à la chercheuse.

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