Des expatriés comparent les transports au Québec, au Canada et aux Pays-Bas

Elisabeth  Andriessen et Nicolas Tétreault avec leurs enfants Olivier et Ada
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Elisabeth  Andriessen et Nicolas Tétreault avec leurs enfants Olivier et Ada

La Néerlandaise Elisabeth Andriessen est revenue cet automne aux Pays-Bas après huit années bien profitables passées au Québec. Elle y a trouvé un mari (Nicolas Tétreault) et ils ont eu deux enfants adorables (Olivier et Ada). Elle y a appris le français et a fait une maîtrise puis un doctorat en sciences biomédicales à l’Université de Montréal.

Seulement, elle voulait terminer ses études en médecine entamées aux Pays-Bas au début de la dernière décennie, alors la famille a déménagé ses pénates à Amsterdam pour quelques années.

Elisabeth Andriessen l’avoue : elle s’ennuie de Montréal et encore plus de l’hiver canadien. Par contre, elle ne regrette aucunement les pistes cyclables de son pays d’adoption. « J’avais encore plus peur de rouler quand il faisait noir : il y a autant de trous sur les pistes que dans les rues », dit la jeune maman, qui entamera son internat en juin à l’Universiteit van Amsterdam. Elle bosse dans une clinique médicale entre-temps.

« J’ai été presque heurtée plusieurs fois par des voitures, des F-150 ou des camions. En plus, les conducteurs qui viennent de l’extérieur de la ville ne sont pas habitués à faire attention aux vélos, ni aux piétons d’ailleurs. Je n’avais jamais porté un casque de ma vie aux Pays-Bas, mais j’en ai acheté un deux jours après mon arrivée à Montréal. »

La famille Andriessen-Tétreault vivait pourtant près du parc Laurier, sur le Plateau Mont-Royal, réputé comme étant le quartier le plus vélocentriste du Québec, pour ne pas dire de tout l’est du continent nord-américain. Mme Andriessen en a d’ailleurs presque autant à redire contre le transport en commun montréalais, encore une fois en tout respect. Elle le trouve trop lent, trop bondé, peu pratique, même pour de courtes distances en pleine ville.

Son lieu de travail à Montréal était à 7,5 km de chez elle, dans Rosemont. Il lui fallait jusqu’à une heure trente pour faire le trajet en bus et en métro. Quand elle était enceinte, personne ne lui offrait son siège, « et j’étais trop fière pour le demander », précise-t-elle.

Leur joli logement étroit d’Amsterdam, déployé sur quatre étages, se situe dans le quartier d’IJburg, sur une île artificielle. Elisabeth compare sa situation à Laval, mais dans les faits, objectivement, cela n’a rien à voir. Les bâtiments n’évoquent pas du tout, mais alors pas du tout, les McManoirs des banlieues québécoises. Le quartier est ceinturé d’eau, et il y a une grande plage tout près. L’école de son fils est au bout de leur rue étroite.

De leur île, une piste cyclable traversant un grand canal et des parcs permet d’arriver à la gare Centrale d’Amsterdam, à 6,6 km, en une vingtaine de minutes (« de porte à porte »). On peut ensuite partir ailleurs dans le pays ou en Europe. Elisabeth peut couvrir la distance encore plus rapidement avec son nouveau bolide électrique haut de gamme, cadeau de sa famille pour son premier doctorat.

« Le tram passe tout près d’ici, toutes les sept ou huit minutes », explique Nicolas Tétrault, biochimiste clinique, qui a pu conserver son emploi de directeur scientifique pour une entreprise montréalaise. Il télétravaille d’Amsterdam.

Sa femme raconte son étonnement quand elle a découvert un nouveau quartier de Marieville, en Montérégie, où vivent des membres de sa belle-famille. L’aménagement ne comprend qu’un seul minitrottoir dans des rues sans arbres où pendouillent des fils électriques. « Mais chaque maison a de la place pour quatre autos », note-t-elle.

Nicolas Tétreault avoue que, « en tant que bon Nord-Américain », il s’est acheté une voiture sitôt arrivé là-bas. Elle dort maintenant dans le garage souterrain. « On l’utilise pour aller voir la famille à l’extérieur d’Amsterdam, mais presque jamais en ville. La circulation automobile est très compliquée avec les trams, les vélos, les piétons. La ville est à eux, et c’est très bien ainsi et merci. »

Vue de Delft

C’est le même constat qu’ont fait les Canadiens Chris et Melissa Bruntlett en visitant les Pays-Bas. Ils ont tellement aimé ce qu’ils y ont découvert pendant un séjour de travail de cinq semaines en 2016 qu’ils ont décidé de quitter Vancouver pour le pays impérial de la petite reine.

« Nous avons tous les deux grandi en conduisant des vélos ici et là au Canada, dit Mme Bruntlett, née en Ontario de parents montréalais. Quand nous avons déménagé à Vancouver, après un certain temps nous avons compris que nous étions capables de fonctionner à bicyclette. Nous avons vendu notre voiture et nous avons de plus en plus pris conscience de l’impact du transport sur les villes. »

Photo: Annik MH de Carurel Archives Le Devoir Les Canadiens Chris et Melissa Bruntlett

Le contrat d’un magazine pour visiter et écrire sur les cinq grandes cités néerlandaises et en tirer des leçons applicables en urbanisme a finalement changé leur vie. Chris Bruntlett évoque la célèbre « dépression postnéerlandaise » qui frappe après un séjour au paradis de la mobilité douce. « Dès que nous sommes remontés sur nos bicyclettes au Canada, nous avons commencé à déprimer », dit-il.

« Sitôt rentrés, nous avons recommencé à nous inquiéter quand les enfants jouaient dehors, quand nous nous déplacions en ville, ajoute sa femme. Nous avons compris que c’est aux Pays-Bas que nous voulions nous installer. »

La famille vit maintenant à Delft, dans une coquette maison au bord d’un canal, à quelques coups de pédales de la gare Centrale. L’entrevue se tient à la table de la salle à manger. Des fenêtres sans rideau (selon la mode néerlandaise favorisant l’extimité) donnent évidemment sur un coquet canal. On se croirait dans un tableau de Vermeer.

Par chance (« par sérendipité », dit Mme Bruntlett), elle et son mari ont gagné le gros lot en décrochant des emplois correspondant à leur passion. Spécialiste du marketing, elle travaille pour Mobycon, firme de consultants sur la mobilité ; architecte de formation, il est maintenant chargé des communications pour la Dutch Cycling Embassy, qui fait la promotion des savoir-faire néerlandais.

Les offres de travail sont venues au moment d’une tournée internationale pour la promotion de leur premier livre, Building the Cycling City, vantant la revitalisation urbaine à la néerlandaise. Les Bruntlett ont publié cette année Curbing Traffic, essai très informé et très personnel sur leurs premières années aux Pays-Bas, bourré d’arguments pour « moins de voitures dans nos vies », comme le dit le sous-titre.

L’ouvrage multiplie les démonstrations pour convaincre qu’une ville diminuant la place de l’auto ne s’en porte que mieux. L’essai expose la bicyclette comme objet de transformation de l’espace habité, parle de la cité favorable aux enfants, mais aussi de la cité accessible, résiliente, sûre, interconnectée et thérapeutique. Mélissa Bruntlett y développe même l’idée que le vélo aide à développer une ville féministe.

Qu’est-ce à dire ? « La bicyclette est un moyen de faciliter la mobilité, répond-elle. Les femmes s’occupent encore majoritairement des tâches liées aux soins [care] dans nos sociétés. Elles conduisent les enfants. Elles font l’épicerie. Quand tout est accessible à vélo, ces tâches sont simplifiées. Les petits déplacements peuvent s’enchaîner. Ou les enfants peuvent se rendre seuls à l’école dans une ville sécuritaire. Le temps disponible pour d’autres tâches s’étend. »

Elle se rappelle avoir été attendrie dès son premier voyage par les adolescentes pédalant en groupe tout en bavardant. L’image la comble encore. « Elles se sentent bien. Elles sont en sécurité. C’est ce que je veux pour mes enfants et tous les enfants. »

Chris Bruntlett ajoute que le vélo ne pousse pas à l’agression, permet d’observer les environs, bénéficie à tous les sens, en fait. « C’est un véhicule, comment dire, plus civilisé… » résume-t-il.

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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