Un naufrage cause la mort de 27 migrants dans la Manche

Des membres d’associations de défense des migrants se sont rassemblés près des lieux du naufrage, à Calais, munis d’une pancarte «30 ans d’effets, d’annonces, de traitements inhumains et dégradants». 
Photo: François Lo Presto Agence France-Presse Des membres d’associations de défense des migrants se sont rassemblés près des lieux du naufrage, à Calais, munis d’une pancarte «30 ans d’effets, d’annonces, de traitements inhumains et dégradants». 

La mort de 27 migrants mercredi dans le naufrage de leur embarcation dans la Manche, une tragédie inédite sur cette voie migratoire, a provoqué une onde de choc à Londres et à Paris, qui sont convenus de « l’urgence » d’intensifier la lutte contre ce trafic après des semaines de tension.

Le président français, Emmanuel Macron, avait dans un premier temps annoncé un bilan de 31 morts, mais celui-ci a été revu à la baisse par le ministère de l’Intérieur.

Parmi les victimes figurent 17 hommes, dont deux sont décédés à l’hôpital, sept femmes et « trois jeunes », dont on ignore encore l’âge exact, a précisé à l’AFP la procureure de Lille, Carole Étienne. Deux rescapés « apparemment somalien et irakien » étaient aussi hospitalisés et devraient pouvoir être entendus sous peu, a-t-elle indiqué.

« La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière », a lancé Emmanuel Macron, réclamant « une réunion d’urgence des ministres européens ». Il a promis que tout serait « mis en œuvre pour retrouver et condamner les responsables » de ce naufrage au large de Calais, qualifié de « tragédie » par le premier ministre français, Jean Castex.

« Choqué, révolté et profondément attristé », le premier ministre britannique, Boris Johnson, a assuré sur Sky News vouloir « faire plus » avec la France pour décourager les traversées illégales, pointant les désaccords franco-britanniques.

Lors d’un entretien dans la soirée, M. Johnson et M. Macron « ont convenu de l’urgence d’intensifier les efforts conjoints pour empêcher ces traversées mortelles », selon un porte-parole de Downing Street.

Autopsies

Ils ont aussi insisté sur « l’importance d’une collaboration étroite avec les voisins belge et néerlandais ainsi qu’avec les partenaires du continent ».

Londres et Paris avaient déjà convenu récemment de renforcer leurs efforts pour tarir les départs, après l’arrivée le 11 novembre de 1185 migrants en Angleterre, un record.

Ce drame, redouté par les autorités et les associations depuis plusieurs mois, est de loin le plus meurtrier depuis l’envolée en 2018 des traversées migratoires de la Manche, face au verrouillage croissant du port de Calais et du tunnel sous la Manche, emprunté jusque-là par les migrants tentant de rallier l’Angleterre.

Les navires de sauvetage ramenant les victimes ont accosté dans la soirée dans le port de Calais. Dans la nuit, les dépouilles étaient en cours de transfert à l’institut médico-légal de Lille pour autopsie.

La juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Lille a été saisie de l’enquête, ouverte pour « aide à l’entrée et au séjour irréguliers en bande organisée », « homicide et blessures involontaires » et « association de malfaiteurs ». L’épave a été saisie et sera examinée pour éclaircir les causes du naufrage, a indiqué la procureure.

Selon le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, quatre passeurs soupçonnés d’être en lien avec la tragédie ont été arrêtés, mais la procureure n’a pas confirmé cet élément. Il a fait part sur Twitter de sa « forte émotion » et a condamné le « caractère criminel des passeurs qui organisent ces traversées », avant d’appeler à « une réponse internationale très dure ».

Avant ce naufrage, le bilan humain dans la Manche depuis janvier s’élevait à trois morts et quatre disparus, après six morts et trois disparus en 2020.

« Corps à la dérive »

Le drame s’est déroulé sur un « long boat », un bateau gonflable fragile au fond souple dont l’utilisation par les passeurs s’est accrue depuis l’été. Le bateau était parti de Dunkerque, selon une source proche du dossier. « Nous avons récupéré six corps à la dérive », a raconté Charles Devos, le patron de la vedette Notre-Dame-du-Risban, de la Société nationale de sauvetage en mer de Calais, décrivant « une embarcation pneumatique carrément dégonflée ».

Deux hélicoptères et trois bateaux ont notamment été dépêchés lors du sauvetage.

Une cinquantaine de personnes se sont rassemblées dans la soirée près du port, munies de bougies. « Darmanin, assassin, t’as du sang sur les mains », ont-ils notamment scandé.

La Manche « est en train de se transformer en cimetière à ciel ouvert », s’est alarmé Pierre Roques, de l’Auberge des migrants, une association locale. L’Agence des Nations unies pour les réfugiés, « choquée et bouleversée », a pour sa part estimé que « seuls les efforts coordonnés et solidaires […] permettront de prévenir de nouvelles tragédies ».

« Ce qui s’est passé est un drame horrible », a déclaré à l’AFP Didier Leschi, le directeur général de l’Office français de l’immigration. Il a dénoncé les passeurs « qui essaient coûte que coûte de maintenir des camps près de la mer pour faciliter le travail morbide de faire traverser la Manche à des migrants à leurs risques et périls ». Outre-Manche, la députée conservatrice de Douvres, Natalie Elphicke, a déploré « une tragédie absolue ».

Les tentatives de traversée de la Manche à bord de petites embarcations ont doublé ces trois derniers mois, a récemment mis en garde le préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord, Philippe Dutrieux.

Au 20 novembre, 31 500 migrants avaient quitté les côtes depuis le début de l’année et 7800 migrants avaient été sauvés. Une tendance qui n’a pas baissé malgré les températures hivernales.

Selon Londres, 22 000 migrants ont réussi la traversée au cours des dix premiers mois de l’année.

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