Un traitement choc pour sauver Noël aux Pays-Bas

La pandémie ne fait pas de cadeau. Le nombre de cas d’infection grimpe dangereusement aux Pays-Bas, les hôpitaux débordent à nouveau et le personnel soignant n’en peut plus. La cinquième vague pandémique est bel et bien en train de faire des ravages ici, comme dans plusieurs pays européens.

Pourtant, samedi en fin d’après-midi, quelques minutes avant l’entrée en vigueur de mesures sanitaires plus strictes, Sinterklaas, un genre de père Noël national, défilait dans les rues de La Haye et dans plusieurs autres grandes villes du pays pour lancer les festivités de fin d’année. Un peu comme si de rien n’était. D’ailleurs, le barbu en rouge ne portait pas de masque, et ses espiègles (et insupportables) Zwarte Piet non plus. Ces « serviteurs » se barbouillent maintenant le visage de quelques traces de suie au lieu d’arborer les très honnis traditionnels maquillages noirs évoquant pour certains des blackfaces

Normalement, le bonhomme en costume d’évêque arrive en bateau dans un port, et ses défilés attirent du monde en masse. Pas cette année. Dans la foule éparse, très peu se couvraient le visage. Les Zwarte Piet distribuaient à mains nues des biscuits non emballés aux enfants.

Cette fête non protégée concentrait l’attitude nonchalante des provinces néerlandaises face à la pandémie, alors que les signes inquiétants d’une forte poussée covidienne foisonnent depuis des semaines ici plus que partout en Europe. Les Pays-Bas ont passé l’automne à faire comme si la crise sanitaire était sinon terminée, du moins en voie de résorption.

Jusqu’à tout récemment, la fréquentation des bars, des restaurants, des cinémas et des salles de sport se faisait avec une surveillance mollassonne des passeports sanitaires. Les Néerlandais avaient laissé tomber les masques partout, et la distanciation sociale (fixée ici à 1,5 m) n’existait plus.

Une logique darwinienne

Claudia portait un masque samedi. Elle était à vélo (évidemment) pour faire des courses (pas des cadeaux) et elle s’est arrêtée pour regarder passer le défilé rue Prinsengracht. Espagnole d’origine, elle vit et travaille aux Pays-Bas depuis quatre ans et elle en avait beaucoup à dire contre ses nouveaux concitoyens.

« Je suis très critique de ce qui se passe ici, a dit la jeune femme. Les Néerlandais sont très individualistes. Ils ne pensent qu’à eux. La situation est bien meilleure en Espagne, où les gens respectent les consignes. »

Son conjoint, Alexander, en a rajouté après avoir enfilé son masque pour poursuivre la conversation. Lui-même fait un doctorat et travaille dans le service d’oncologie d’un hôpital de la capitale. Des conséquences catastrophiques du virus, y compris par les effets pervers des ruptures dans la chaîne habituelle des soins hospitaliers, il en a vu beaucoup.

« Je côtoie des gens affaiblis et malades. Je connais des patients qui ne sortent plus à cause de la peur des autres. Je crois que trop de personnes ne ressentent rien devant cette souffrance. Pour eux, c’est une question darwinienne de survie du plus fort. Ils se disent que si tu tombes malade, c’est ton problème et qu’eux n’ont pas à respecter des consignes sanitaires qui briment supposément leur liberté. »

On ferme !

Le gouvernement néerlandais a annoncé les nouvelles restrictions vendredi soir, sept citoyens sur dix les réclamant, selon un sondage du début du mois. La veille, le nombre signalé d’infections en 24 heures venait de passer la barre des 16 000 cas, un nouveau record par rapport aux quelque 13 000 recensés en décembre 2020.

Le système de santé est à nouveau comprimé. Les interventions chirurgicales sont reportées et 4 infirmières sur 10 des services de soins intensifs souffrent maintenant de dépression, d’anxiété ou de symptômes post-traumatiques selon une étude des universités de Nimègue et de Rotterdam.

Les mesures dévoilées comprennent la fermeture des magasins non essentiels à 18 heures. Les matchs sportifs seront joués à huis clos. Par contre, les écoles restent ouvertes, tout comme les salles de sport et les bordels du pays.

Les consignes semblent déjà un peu plus respectées. Dimanche, une manifestation pour dénoncer la crise du logement rassemblait quelques milliers de personnes, presque toutes masquées. Des jeunes distribuaient gratuitement des couvre-visage, du jamais vu jusqu’ici.

16 000
C’est le nombre de nouveaux cas d’infection signalés en 24 heures, vendredi dernier, aux Pays-Bas, un pays qui compte 17 millions d’habitants.

Le passeport sanitaire devient une véritable obligation. En passant, les codes QR québécois et canadiens ne fonctionnent pas ici, mais tous les restaurants ont quand même ouvert le passage aux journalistes du Devoir en service depuis une semaine. Dimanche, pour la première fois, un restaurant nous a demandé une preuve d’identité supplémentaire.

« Le virus est partout, dans tout le pays, dans tous les secteurs », a résumé le premier ministre, Mark Rutte, dans son allocution pour dévoiler son plan de lutte présenté comme un « traitement choc rapide ». Des protestations musclées ont immédiatement suivi. Le service anti-émeute est intervenu. Il y a dix jours, 20 000 protestataires étaient rassemblés à La Haye contre les mesures sanitaires.

Les médias rapportent que, comme les lieux de divertissement ferment tôt, les fêtes à la maison reprennent. Karen-Maria, elle, ne fréquente plus les restaurants ni les bars depuis des mois. Elle s’est présentée au bureau du premier ministre vendredi pour, encore une fois, crier son indignation. Elle a surtout crié en apercevant Hugo de Jonge, le ministre de la Santé, reconnaissable à ses chaussures colorées et fleuries.

« Je lui ai ironiquement demandé s’il était fier de lui », a ensuite expliqué la dame, qui avait attendu une bonne heure dans le froid humide avec quelques dizaines d’autres citoyens pour pouvoir se vider le cœur. Elle n’est pas vaccinée. Elle ne se fait pas tester (« Pourquoi ? Pour rien ! »), et dix minutes d’échanges ont suffi pour lui faire déballer un sac plein de théories complotistes.

Inquiétudes

Le pays de 17 millions d’habitants a enregistré plus de deux millions de cas et plus de 18 500 morts depuis mars 2020. Environ 82 % des Néerlandais de plus de 12 ans ont reçu deux doses de vaccins anticovid. Les personnes non vaccinées forment le gros du contingent des admissions aux soins intensifs (69 %). La campagne de rappel débutera en décembre.

Les poussées de contamination s’affichent partout en Europe avec une dizaine de pays dans une situation jugée « très inquiétante » selon l’agence centrale de surveillance des maladies. L’Espagne va effectivement mieux.

L’Autriche (12 000 cas par jour) interdit l’accès des salles de divertissement aux non-vaccinés. Vienne songe à leur imposer un confinement total si les hôpitaux se remplissent à 30 % de patients COVID-19. Le seuil de 20 % est maintenant franchi.

Dans trois semaines, La Haye donnera peut-être aux festivals ou aux restaurants le droit de réserver l’accès à leurs services aux doublement vaccinés, les 2G dit-on ici, selon une appellation d’origine allemande (geimpft veut dire vacciné). Le système 3G en vigueur actuellement admet aussi les personnes testées (getestet). La restriction 2G ne serait toutefois pas obligatoire. De la tergiversation, encore une fois…

Ce verrouillage supplémentaire inquiète évidemment le secteur des services. Les restaurateurs l’ont eu dur, très dur depuis vingt mois. Les bars et restaurants ferment dorénavant à 20 heures, sauf pour la livraison à domicile.

« C’est très, très inquiétant, dit Natalia, barmaid du Deluca, un établissement situé dans une galerie fermée (un « passage ») du centre historique. Je vais encore perdre des revenus, comme pendant les fermetures précédentes. Les plus vieux employés dans d’autres secteurs ont des revenus fixes, peuvent travailler à la maison. Ils ont des biens, et du capital accumulé. Pas moi, pas ma génération. »

Une enquête de la banque ING a révélé que les Néerlandais ont économisé 22 milliards d’euros de plus qu’à l’ordinaire pendant les deux dizaines de mois de la pandémie, gonflant le bas de laine de la moitié de la population la plus fortunée à 57 milliards d’euros. De quoi acheter beaucoup de cadeaux de Noël…

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



À voir en vidéo