À la frontière polono-biélorusse, un cauchemar migratoire en pleine forêt

Des soldats polonais montaient la garde devant un campement de migrants à la frontière avec la Biélorussie, mercredi.
Photo: Ramil Nasibulin / BELTA / Agence France-Presse Des soldats polonais montaient la garde devant un campement de migrants à la frontière avec la Biélorussie, mercredi.

Coincés entre la Pologne et la Biélorussie, où les refoulements se multiplient à la frontière, ils seraient des milliers de réfugiés à errer dans les forêts aux portes de l’Union européenne. Avec le mercure qui chute dangereusement, les ONG craignent le pire sur le terrain, alors que se profile déjà un drame humanitaire.

Si ce n’était l’obscurité, il y a longtemps que les gardes-frontières auraient repéré sa cache. Sur la petite route mal éclairée menant à Hajnówka, tout à l’est de la Pologne, un va-et-vient de convois militaires et de fourgonnettes de police illumine l’orée de la forêt. À chaque éclat de phare, la même angoisse : sera-t-il débusqué, cette fois ? C’est dans les bois, à une cinquantaine de mètres de la chaussée, qu’Abdul se plaque sur le sol humide, en cette frisquette soirée d’octobre.

Affaibli, cet Afghan de 18 ans dont nous taisons le vrai nom pour des raisons de sécurité erre dans la forêt aux confins de l’Europe, non loin de la Biélorussie, depuis trois jours. Trois jours à s’alimenter de feuilles mortes et d’eau stagnante. « Nous étions douze à partir de l’autre côté de la frontière, du côté biélorusse. Les autres ont été retenus par des gardes-frontières polonais, mais j’ai réussi à m’enfoncer dans la forêt, en courant », raconte Abdul, la voix qui tremblote. Au milieu de cette marée de conifères, avec une batterie de téléphone à plat, le jeune homme se retrouve rapidement perdu. « J’ai payé 3000 dollars américains pour que le passeur me conduise en Allemagne, mais il m’a déposé dans la forêt à la frontière polonaise, me laissant continuer mon chemin seul, à pied. »

Photo: Kasia Strek

Abdul est venu d’Afghanistan en espérant rejoindre l’Allemagne.

C’est en traversant la « route migratoire » à la frontière polono-biélorusse, orchestrée depuis cet été par le régime d’Alexandre Loukachenko, qu’Abdul a rejoint la Pologne voisine. Il est loin d’être le seul. Pour la plupart originaires du Moyen-Orient ou d’Afrique, ils sont des milliers de candidats à l’exil à s’envoler vers la Biélorussie, visa touristique en poche. De là, ils comptent gagner l’Europe de l’Ouest en quête de lendemains meilleurs. Mais beaucoup ignorent le péril qui les guette. Car une fois sur le sol biélorusse, sous les auspices du régime, ils sont conduits en direction de la dense forêt frontalière, avant d’être souvent contraints de la traverser. C’est là que le calvaire commence : les voilà pris en étau par l’implacable machine à refoulement des gardes-frontières polonais et les autorités biélorusses, qui empêchent tout retour en arrière.

Campement de fortune

Lundi, la crise a pris des proportions inédites. Guidées par les autorités biélorusses, plus de 3000 personnes, en majorité des Kurdes, ont établi un impressionnant campement de fortune face à la frontière polonaise, gardée par un important dispositif militaire. De quoi faire craindre une escalade armée entre Minsk et le gouvernement national conservateur polonais.

Accusée de mener une « guerre hybride » en usant d’une pression migratoire aux portes de l’UE, la « dernière dictature d’Europe » chercherait à se venger des sanctions imposées par Bruxelles dans la foulée du détournement par Minsk de l’avion dans lequel voyageait un opposant, le 23 mai dernier. Rien qu’en octobre, les autorités polonaises ont comptabilisé près de 17 000 tentatives d’entrée depuis la Biélorussie.

« Ces personnes ne fuient pas la guerre, mais cherchent à améliorer leur niveau de vie. Il faut que Loukachenko arrête d’inviter les migrants et de leur faire croire qu’ainsi ils rejoindront facilement l’Allemagne », tonne AnnaMichalska, porte-parole de Straż Graniczna (Gardes-frontières polonais), dansson bureau de Varsovie. « Quand on leur dit que demander l’asile en Pologne implique d’y rester six mois au minimum et qu’ils finiront peut-être renvoyés dans leur pays d’origine, la plupart des migrants abandonnent la procédure ! »

Reste qu’au cœur de ce conflit géopolitique d’envergure, ce sont des vies humaines qui se retrouvent piégées. À commencer par celle d’Abdul qui, en quittant l’Afghanistan en juin, n’aurait jamais imaginé se retrouver dans une pareille impasse. Là-bas, dans son Kaboul natal, ses proches restés au pays « vivent cachés dans la peur des talibans ». « Mon père a travaillé six ans pour l’armée américaine », précise-t-il.

Soudain, non loin, on entend des branches se briser. Des pas s’approchent d’Abdul. L’ayant géolocalisé, trois bénévoles de la Fondation Ocalenie viennent lui porter assistance. Batterie d’appoint, victuailles, sac de couchage : on lui apporte le nécessaire pour la nuit qu’il s’apprête à passer dehors. Mais leur aide ne peut pas aller plus loin, puisque le transporter en voiture risquerait de les faire condamner pour trafic. Le lendemain, Abdul se résigne : par ses propres moyens, il réussira à rejoindre de la parenté en territoire allemand, échappant à la vigilance des forces de l’ordre.

Rares sont les histoires comme la sienne qui connaissent un tel dénouement. « Dans un pays normal, Abdul aurait toutes les chances d’obtenir l’asile, mais dans la Pologne d’aujourd’hui, il ne faut pas y compter… » regrette une militante sur place. Lorsqu’ils sont interceptés par les gardes-frontières polonais, la plupart se font renvoyer dans le no man’s land forestier entre la Pologne et la Biélorussie, en dépit de la volonté de certains de demander la protection internationale en Pologne.

Photo: Kasia Strek Des bénévoles de la Fondation Ocalenie

Contraires aux conventions internationales, de telles violations du droit d’asile ont pourtant été légalisées par le Parlement polonais, mi-octobre. « Laisser ces gens dans la forêt en ignorant leur demande d’asile, c’est comme si on légalisait la torture », regrette Iwo Los, militante au sein de Grupa Granica (Groupe frontière), un réseau d’organisations d’aide aux réfugiés. « Certains sont en hypothermie, affamés, déshydratés ; il faut que l’État reconnaisse qu’on a affaire à une crise humanitaire pour que l’aide des ONG soit acheminée. »

15 000 soldats

Impossible, toutefois, de cerner l’ampleur du drame qui se joue. Le long de la frontière s’étendant sur près de 400 kilomètres, Varsovie a instauré un état d’urgence, interdisant l’accès aux ONG comme à la presse. Pas moins de 15 000 soldats polonais ont été déployés à la frontière, sans parler des milliers de gardes-frontières qui patrouillent dans les environs. D’incessants concerts de gyrophares viennent désormais perturber le calme des villages de la région. Autant dire que l’ambiance est devenue martiale dans la rurale Podlachie, depuis deux mois. Et ce, à l’intérieurcomme à l’extérieur de la zone interdite, laquelle est cerclée de points de contrôle policiers.

Sur les petites routes sinueuses, il est devenu fréquent d’apercevoir chaussures ou vêtements détrempés, laissés par des migrants. Au moins 10 morts sont à déplorer et, avec l’hiver qui approche, les ONG redoutent l’hécatombe. « Récemment, nous avons enregistré un groupe de réfugiés qui ont dit que s’ils finissaient encore refoulés, ils se suicideraient, car ils se disaient au bout du rouleau, poursuit Iwo Los. Les gardes-frontières étaient là, et les ont emmenés vers une route menant dans la forêt. »

Cette impuissance, Maciej, 33 ans et les cernes sous les yeux, la ressent plus que jamais. « C’est un jeu de ping-pong cruel, certains sont refoulés pour la dixième fois de part et d’autre de la frontière », déplore le militant. Le voilà en train de tenter de bloquer un véhicule de policiers détenant trois Irakiens, en cet après-midi maussade, non loin d’Hajnówka. L’objectif : empêcher leur refoulement probable à la frontière, « même s’ils ont dit vouloir l’asile en Pologne ! » En vain. Ces derniers prendront, eux aussi, le chemin de la forêt.

« Du côté biélorusse, c’est un vrai cauchemar : j’ai vu des gens arriver dans des conditions terribles, avec des blessures provoquées par des morsures de chiens ou par les militaires biélorusses. Ils doivent boire l’eau des marécages pour survivre, ils en tombent malades. Par crainte d’attirer l’attention des gardes-frontières polonais et de se faire renvoyer en Biélorussie, certains refusent que nous appelions les secours, malgré leur état de santé désolant. »

À Michałowo, l’urgence d’agir se fait aussi sentir. Dans ce village situé à une vingtaine de kilomètres de la frontière, la caserne de pompiers en est l’emblème : le conseil municipal s’est prononcé à l’unanimité pour qu’y soit instauré un centre d’aide pour réfugiés. « Nous avons été surpris, et mêmesubmergés, par l’étendue de l’aide qu’apportent les gens d’ici, en apportant vêtements chauds et nourriture. Mais on ne fait rien de spécial, on parle d’aider des êtres humains ! » raconte le maire adjoint, Konrad Sikora. « Au lieu de dépenser tout cet argent dans la construction d’un mur, il est impératif de mettre en place des camps de réfugiés. Les températures sont déjà sous zéro, et je ne serais pas surpris si l’on trouvait bientôt des corps dans des champs de maïs des environs. »

À une vingtaine de minutes de là, la bourgade de Szymki n’est pas étrangère aux élans de solidarité. Auprès des pompiers bénévoles comme de la population locale. Jakub, un habitant du coin, se souvient du passage d’une « mère de 22 ans avec son nourrisson qui ont pu boire le lait d’une vache », il y a de cela quelques semaines. « Ici, ils n’ont rien fait de mal, c’est dommage que ces gens soient pris dans ce froid. Et ce n’est pas comme si la bête allait arrêter d’en produire, du lait. »

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