La France revient à ses amours nucléaires

Les trois scénarios les moins coûteux sont ceux où la France relancerait ses centrales nucléaires en construisant de nouveaux réacteurs sur des sites existants. On sait que la durée de vie des centrales françaises, qui n’ont en moyenne que quarante ans, pourrait facilement en atteindre soixante. 
Photo: Sébastien Berda Agence France-Presse Les trois scénarios les moins coûteux sont ceux où la France relancerait ses centrales nucléaires en construisant de nouveaux réacteurs sur des sites existants. On sait que la durée de vie des centrales françaises, qui n’ont en moyenne que quarante ans, pourrait facilement en atteindre soixante. 

On s’y attendait, mais le virage se confirme. Selon toute vraisemblance, après des années de flottement, la France s’apprêterait à réinvestir dans le nucléaire afin d’atteindre ses objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Déjà le 12 octobre dernier, le président Emmanuel Macron avait annoncé un investissement d’un milliard d’euros pour la construction de minicentrales nucléaires dans le cadre d’un vaste plan d’investissements appelé France 2030. Deux semaines plus tard, un volumineux rapport publié lundi dernier par le gestionnaire du réseau électrique RTE conclut après deux ans d’enquête que, si la France veut atteindre la neutralité carbone en 2050 et en réduire la facture, elle ne pourra pas se passer du nucléaire, une énergie qui n’émet pas un gramme de CO2.

Cette volte-face intervient à un moment où le prix du gaz explose et dans un contexte où la fronde contre les éoliennes se poursuit dans les régions. À six mois de la présidentielle, les candidats les mieux placés dans les sondages proposent d’ailleurs tous la relance du nucléaire. Le 12 octobre, le président avait lui-même évoqué la construction de six nouveaux réacteurs de nouvelle génération (EPR 2). L’annonce officielle devrait être faite au plus tard d’ici la fin de l’année, selon le quotidien Le Figaro.

Tout indique que le document de 600 pages publié la semaine dernière ouvrira la voie à cette décision. « C’est un virage à 180 degrés pour Macron, mais aussi pour le gestionnaire du réseau électrique, qui ne défendait jusqu’à tout récemment que les énergies renouvelables, explique Fabien Bouglé, auteur du livre Nucléaire : les vérités cachées face à l’illusion des énergies renouvelables (éditions du Rocher). Mais, c’est aussi la confirmation qu’Emmanuel Macron a compris qu’on ne pourrait jamais atteindre la neutralité carbone sans le nucléaire. »

Le scénario le moins coûteux

 

Dans ce rapport commandé il y a deux ans par l’ancien premier ministre Édouard Philippe, quarante experts proposent six scénarios qui vont de la sortie complète du nucléaire à son développement. Les trois scénarios les moins coûteux sont ceux où la France relancerait ses centrales nucléaires en construisant de nouveaux réacteurs sur des sites existants. Entre le scénario le moins cher, qui propose la construction de 14 réacteurs, et le plus cher, qui mise essentiellement sur les panneaux solaires et des éoliennes, le manque à gagner est de 21 milliards d’euros par année.

Pour faire face à la réduction des énergies fossiles, à l’augmentation des voitures électriques et à l’objectif de réindustrialisation affiché par le gouvernement, l’étude tient pour acquis qu’il faudra augmenter de 35 % la production d’électricité d’ici vingt ans. Une projection prudente puisque, selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande mondiale pourrait croître de 37 % d’ici à 2040. Pour cela, les experts estiment que la France ne pourra pas non plus se passer des énergies renouvelables.

En attendant, le rapport demande au gouvernement de ne plus fermer de centrales comme l’a fait Emmanuel Macron l’an dernier avec celle de Fessenheim, qui produisait 2 % de l’électricité française. La perte est estimée par The European Scientist à 1 milliard d’euros par année d’exploitation perdue. On sait que la durée de vie des centrales françaises, qui n’ont en moyenne que quarante ans, pourrait facilement en atteindre soixante.

La volte-face d’Emmanuel Macron n’est pas sans lien avec la conjoncture économique et la forte augmentation des prix du gaz, estime Fabien Bouglé. « Cette inflation due à la reprise économique a montré l’échec du modèle allemand qui, en misant sur l’éolien, est aujourd’hui dépendant des centrales au gaz pour compenser les périodes où il ne vente pas. Au contraire, le modèle français apparaît plus solide et moins soumis aux aléas de la conjoncture. »

Bruxelles tergiverse

 

Le scénario le moins coûteux examiné par RTE impliquerait la construction de 14 EPR au lieu de 6. Au-delà, il faudrait faire fi de l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50 % de la production électrique d’ici à 2050 au lieu de 70 % aujourd’hui. Plusieurs se demandent pourtant si l’industrie nucléaire française, qui n’avait pas construit de centrales depuis 1997, a encore les capacités et les compétences pour se lancer dans la réalisation d’un tel parc nucléaire. D’autant que, contrairement aux deux EPR chinois et à celui de Hinkley Point C au Royaume-Uni, le seul projet en cours en France, celui du prototype de Flamanville, a subi de très nombreux retards.

« Nous avons peut-être perdu des compétences, mais une centrale sur quatre construites dans le monde l’a été en France, rappelle Fabien Bouglé. À l’époque du plan Messmer, dans les années 1970, on inaugurait trois centrales par année. Bien sûr, les mesures de sécurité sont aujourd’hui beaucoup plus complexes. Mais, contrairement à cette époque, on n’aurait pas besoin de créer de nouvelles centrales. On n’aurait qu’à ajouter un réacteur sur des sites et à un réseau de transport qui existent déjà. »

À Bruxelles, où une lutte féroce se déroule, on attend impatiemment la décision de la Commission qui devrait décider si l’énergie nucléaire sera admissible aux milliards d’euros d’investissements « verts » prévus dans le plan de relance. Une dizaine de pays, auxquels se sont récemment ajoutés les Pays-Bas, le réclament puisque cette énergie ne produit pas de CO2. Vendredi, à la fin du dernier sommet européen, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a cité le nucléaire et le gaz naturel parmi les sources d’énergie du bouquet énergétique de demain, mais sans en dire plus. « Les avis sont très partagés », a déclaré au Financial Times la commissaire à la Fiscalité, Mairead McGuinness.

Un enjeu de la présidentielle

 

La conjoncture oblige le président à trancher cette question plus rapidement que prévu puisqu’il avait d’abord souhaité attendre la fin de la construction de l’EPR de Flamanville, vers la fin de 2022. Mais, la politique n’attend pas. Le candidat à la présidentielle d’Europe Écologie-Les Verts qui mise essentiellement sur les économies d’énergie adénoncé un rapport « manipulé par le gouvernement ». Selon lui, « ce que veulent faire le président de la République et son gouvernement, qui sont obsédés par le nucléaire, c’est montrer qu’on ne peut pas agir sur la maîtrise des consommations pour pouvoir imposer l’idée de construire dix EPR supplémentaires ». Le député de droite (LR) Julien Aubert estime au contraire que la France a « perdu dix ans » en n’investissant pas dans des centrales permettant de produire une électricité « bon marché ».

En France, le sujet est déjà devenu un enjeu de la campagne présidentielle. Si seuls la France insoumise et les écologistes proposent la sortie complète du nucléaire, à l’opposé, le camp de ses partisans va des communistes au Rassemblement national, en passant par le candidat souverainiste de gauche Arnaud Montebourg ainsi que les candidats de la droite traditionnelle (LR), sans oublier l’éventuel candidat Éric Zemmour. Le débat ne fait que commencer.

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