«Les Biélorusses ne veulent plus vivre en dictature»

Des manifestants pro-démocratie à Minsk, en octobre dernier
Photo: Stringer / Agence France-Presse Des manifestants pro-démocratie à Minsk, en octobre dernier

À 39 ans, jamais Svetlana Tikhanovskaïa n’aurait cru, il y a quelques mois à peine, se retrouver à la tête de l’opposition au « dernier dictateur d’Europe ». Exilée à Vilnius, cette professeure d’anglais a choisi de remplacer son mari, candidat aux élections présidentielles du 9 août 2020 jusqu’à son emprisonnement par le régime. Sans expérience politique, Svetlana Tikhanovskaïa le dit sans ambages, une fois la démocratie advenue, elle quittera son rôle de leader démocrate. Propos recueillis par Patrice Sénécal, à Varsovie.

Vous êtes en lice pour le prix Nobel de la paix, dont le lauréat sera dévoilé vendredi. Que représente ce prix, à vos yeux ?

Je crois profondément que le peuple biélorusse mérite de recevoir ce prix honorable. Ce serait une manière de ne pas oublier cette lutte, de continuer de porter attention à ce qui s’y passe, à l’échelle internationale. Des gens sacrifient leur liberté, parfois leur vie, dans cette lutte pour le changement démocratique. La Biélorussie a connu, ces derniers mois, un véritable réveil national. Il faut continuer d’en parler, de marteler que des centaines de personnes sont derrière les barreaux et que rien n’a changé dans l’esprit des Biélorusses : ils aspirent toujours au changement. Les gens vivant dans des pays démocratiques peuvent parfois oublier qu’il y a des nations qui luttent pour obtenir ces valeurs dont vous disposez.

La population biélorusse a longtemps été considérée comme amorphe, apolitique. Comment expliquer l’élan inédit de la société civile qui a galvanisé le pays, dirigé depuis plus d’un quart de siècle par le « dernier dictateur d’Europe » ?

Plusieurs facteurs ont contribué à cet éveil. Premièrement — et c’est, je crois, l’élément le plus important —, une nouvelle génération de jeunes biélorusses est entrée en scène. La génération de nos parents, ayant vécu dans l’autoritarisme de l’Union soviétique, ne croyait pas au changement. Elle évitait soigneusement de se mêler de politique. Mais la nouvelle génération, elle, a découvert comment d’autres pays fonctionnent. Elle a découvert ce qu’est la démocratie. Pendant des décennies, nous n’avons jamais fait l’expérience de vivre en démocratie. On n’en savait rien ! Or, la nouvelle génération, composée de jeunes brillants, a voulu d’une autre Biélorussie, prospère.

L’arrivée d’Internet a été cruciale pour le réveil de la conscience nationale. Il est désormais possible d’avoir recours aux technologies pour répandre la vérité, pour diffuser les nouvelles. Même si la quasi-totalité des médias indépendants a été liquidée par le pouvoir, nos journalistes continuent de mener leur travail à distance.

La pandémie a également beaucoup influencé le cours des événements. Loukachenko a nié l’existence du virus. Une solidarité s’est alors mise en branle au sein de la société civile, des gens se sont mis à acheter de l’équipement pour le personnel soignant. Il y avait union autour d’une cause commune.

Comme vous êtes exilée à Vilnius depuis plus d’un an, comment parvenez-vous à maintenir la mobilisation hors du pays ?

Là aussi, je dirais que c’est grâce à la technologie : c’est plutôt facile de communiquer par visioconférence, par exemple. Bien sûr, il faut redoubler de vigilance pour les [militants] restés au pays. Cela permet à des leaders démocrates de communiquer avec moi, et ce, depuis différentes villes biélorusses. Il ne s’agit pas de leur dire quoi faire : nous échangeons, nous nous inspirons les uns les autres. Même exilés, nous pouvons faire beaucoup. N’empêche, ce que font les Biélorusses toujours sur le terrain est crucial.

Plus de 800 prisonniers politiques, des milliers de cas de torture, la quasi-totalité des médias indépendants et des ONG liquidés… Les marées humaines qui déferlaient dans les rues de Minsk il y a un an ont fait place à une violente répression. Le mouvement de contestation a-t-il encore un avenir ?

Toute révolution mène toujours à un changement. Mais quand arrivera-t-il, et combien de victimes fera-t-elle encore ? Plus la lutte perdurera, plus des personnes souffriront derrière les barreaux et sur le terrain. La stratégie, nous l’avons : une transition pacifique du pouvoir, de nouvelles élections, de la pression sur le régime… Désormais, les Biélorusses ne veulent plus vivre dans une dictature. Il n’y a pas de retour en arrière possible. [Le régime] doit comprendre que c’est fini, qu’il doit s’ouvrir au dialogue. Diriger un pays, ce n’est pas concentrer le pouvoir entre les mains de quelques-uns, c’est faire participer sa population.

Comment envisagez-vous l’après-Loukachenko ?

La transition [démocratique] ne sera pas facile. Notre économie a été bousillée par le régime. Il faudra tout reconstruire. Certes, on pourra compter sur l’aide des pays démocratiques pour remettre le nôtre sur pied, dans les premières phases de la transition : mettre en place des réformes, rétablir les entreprises… Beaucoup de Biélorusses qui ont du cœur au ventre s’investiront pour rebâtir le pays. Mais construire une démocratie n’est pas une tâche facile quand, pendant 27 ans durant, on vit la répression et on obéit à des ordres dictés. Nous allons devoir apprendre à vivre en démocratie. Désormais, nous allons devoir nous investir. Je crois que les Biélorusses sauront surmonter cette épreuve.

La langue biélorusse a été ignorée, voire bannie par Alexandre Loukachenko depuis son arrivée au pouvoir en 1994. Quelle place cette langue occupera-t-elle dans une Biélorussie démocratique ?

La langue biélorusse a été délibérément détruite par le régime. Bien que beaucoup d’entre nous communiquent en russe, je suis reconnaissante à celles et ceux qui parlent le biélorusse, qui ouvrent des écoles dans cette langue… Par exemple, j’ai appris le biélorusse grâce à mes grands-parents, qui le parlaient. Nous devons restaurer notre identité, réhabiliter notre langue. Cela prendra certes quelques générations avant que l’on se mette à parler biélorusse librement et partout. On ne forcera personne à ne parler que le biélorusse, bien sûr, mais reconquérir notre culture biélorusse est essentiel.

Si c’était à refaire, que changeriez-vous ?

Je ne pense pas que nous ayons fait des erreurs majeures. Nous étions inexpérimentés, nous avons cru à un changement rapide. Nous avons vu à quel point nous étions nombreux à aspirer au changement, et ce, de manière pacifique. Mais nous avons sous-estimé la cruauté de ce régime. Et plusieurs d’entre nous, Biélorusses, n’étaient pas prêts à une telle cruauté. Peut-être aurions-nous dû être plus persistants lors des manifestations ? Avec le recul, le samedi et le dimanche, nous manifestions, et le lundi, les gens retournaient au travail. Une seule semaine de grève nationale aurait pu suffire à faire changer les comportements du régime.

Votre mari, Sergueï Tikhanovski, est emprisonné depuis le 29 mai 2020 pour avoir osé s’être présenté aux élections présidentielles. Comment va-t-il ?

Nous communiquons par l’intermédiaire de son avocat. Il est sous le coup d’un prétendu « procès » : il se déroule en prison, et non devant un tribunal ! Aucun journaliste ni proche n’est autorisé à y assister, et son avocat ne peut rien divulguer à ce sujet. Mais il me fait part de sa santé mentale, et je lui parle de nos enfants. Nous ne pouvons cependant pas discuter de sujets trop délicats : tout est sur écoute…

Qu’est-ce qui vous motive le plus à poursuivre cette lutte ?

Mes enfants. Tous les jours, ils me demandent : où est notre papa, quand reviendra-t-il à la maison ? Des milliers de familles biélorusses vivent pareille situation. Je le fais pour l’avenir de mes enfants, je veux qu’ils puissent vivre dans un pays où l’on n’a pas à craindre de se faire arrêter en sortant de chez soi en raison d’un quelconque point de vue [politique]. Ce qui me motive également, c’est le courage de ces personnes ayant sacrifié leur vie et leur liberté pour notre cause. Mon mari, Maria Kolesnikova (l’une des principales figures de l’opposition) et d’autres détenus ne connaissent que l’air vicié de leur cellule. Ils peuvent se faire réveiller deux fois par nuit sans raison. Ils n’ont pas de douche et ne peuvent se nourrir convenablement. D’autres sont battus et torturés en prison. Tout cela provoque une colère si forte en moi qu’elle se transforme en énergie pour continuer. Abandonner la lutte, ce serait les trahir.

 

Filon canadien

« Je suis reconnaissante à l’égard du Canada. Je me souviens de mes premiers jours après m’être exilée hors du pays, M. Champagne [ministre canadien des Affaires étrangères jusqu’au récent déclenchement des élections] a été l’un des premiers à m’appeler. Depuis, le Canada s’exprime beaucoup sur la question biélorusse, et ce, malgré la distance géographique qui nous sépare. Le Canada doit continuer d’imposer des sanctions, à l’instar de la communauté européenne. La diaspora biélorusse au Canada est très soudée, et travaille d’arrache-pied avec le gouvernement canadien afin de ne pas nous oublier lorsque le changement arrivera. »


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