Après le Brexit, les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement

Des automobilistes font la queue pour s'approvisionner en carburant à Ashford, au sud-est de Londres, le 29 septembre 2021.
Photo: Gareth Fuller/PA via Associated Press Des automobilistes font la queue pour s'approvisionner en carburant à Ashford, au sud-est de Londres, le 29 septembre 2021.

Dans un geste sans précédent en temps de paix, le gouvernement britannique de Boris Johnson a décidé mercredi d’envoyer sur les routes du pays près de 80 camions-citernes de l’armée pour tenter de résorber une crise d’approvisionnement en carburant qui frappe durement le Royaume-Uni depuis quelques jours. Ces pénuries sont la conséquence chaotique des nouvelles restrictions en matière d’immigration liées au Brexit, que la pandémie de COVID-19 a amplifiée.

La gestion de cette crise est d’ailleurs difficile pour Boris Johnson, un des artisans de cette séparation du Royaume-Uni d’avec l’Union européenne (UE). Le premier ministre s’est encore retrouvé sous le tir nourri de l’opposition, qui l’accuse d’avoir improvisé ce divorce dont les Britanniques doivent désormais assumer les dommages collatéraux.

« Un Brexit bâclé suivi par une pandémie de COVID-19 a laissé un grand trou, a lancé mercredi le chef du Parti travailliste, Keir Starmer, à l’occasion du congrès annuel de sa formation politique qui se tenait à Brighton. Si vous sortez et marchez le long du front de mer, vous ne tarderez pas à arriver à une station-service qui n’a pas de carburant. Le gouvernement apprend qu’il ne suffit pas de faire le Brexit. Il faut aussi avoir un plan pour le faire fonctionner. »

Mercredi, la BBC a continué de diffuser des images montrant d’interminables files de voitures attendant pour accéder à des pompes à essence dans plusieurs régions du pays, et ce, alors que la Petrol Retailers Association (PRA), représentant les deux tiers des stations-service du pays, assurait que le manque de carburant n’était désormais plus qu’une réalité chez 27 % de ses membres. Elle a annoncé un retour progressif à la normale pour les prochains jours.

Le Royaume-Uni fait face à une pénurie majeure de chauffeurs de camion depuis sa sortie de l’Union européenne, le 31 janvier 2020, départ dont les effets se font désormais sentir sur plusieurs chaînes d’approvisionnement, dont la distribution d’essence. Il manque 100 000 chauffeurs pour assurer le déplacement des marchandises dans le pays. « Le cinquième d’entre eux étaient des ressortissants de l’Union européenne qui ont décidé de quitter le pays faute d’un visa nécessaire pour y rester », a indiqué mercredi le spécialiste en chaîne d’approvisionnement Jens Roehrich, professeur à l’University of Bath, joint par Le Devoir dans l’ouest du pays.

Au total, près d’un million de ressortissants de l’Union européenne ont remis en question leur projet de s’établir au Royaume-Uni au lendemain du Brexit. Le divorce, porté par un courant populiste, a été motivé en grande partie par la peur de l’étranger et la menace posée par l’immigration sur l’identité nationale et sur l’emploi, selon ses promoteurs. Ces départs ont eu des conséquences sur le réseau de la santé, où plusieurs de ces immigrants occupaient des emplois d’aide-soignant, d’infirmière, de technicien, ainsi que dans le monde de l’agriculture ou encore dans celui du transport.

« Nous avons averti très tôt le gouvernement que le Brexit allait s’accompagner d’un exode problématique, dit Jens Roehrich, et nous en avons désormais la preuve. Les secteurs de l’économie qui dépendaient fortement de l’immigration sont touchés. Par exemple, la production hebdomadaire de poulet est en baisse de 10 %, et la production de dinde pour Noël subit une réduction de 20 %. Selon plusieurs projections, le Brexit et les nouvelles réglementations gouvernementalescontribuent à l’inflation des prix alimentaires. La facture des consommateurs, pour les aliments, pourrait grimper jusqu’à 10 % au cours des prochaines années. »

Le gouvernement britannique a été alerté en août dernier par des représentants de l’industrie du transport, dont Logistics UK et le British Retail Consortium (BRC), d’une pénurie de chauffeurs, qui sont difficiles à remplacer et de ses effets négatifs sur la distribution des produits. Ils appelaient au passage Londres à revenir sur sa décision de ne plus accorder de visas de travail temporaires aux ressortissants des pays de l’UE.

La facture des consommateurs, pour les aliments, pourrait grimper jusqu’à 10 % au cours des prochaines années

 

Cette mesure a eu pour effet « d’aggraver une pénurie » qui était déjà là, dit en entrevue Simon Usherwood, professeur de science politique et spécialiste de la relation Royaume-Uni–UE à l’Open University de Milton Keynes, au nord de Londres. Une pénurie engendrée en partie par des départs importants à la retraite dans le milieu du camionnage et des conditions de travail jugées trop peu attirantes pour constituer une nouvelle génération de chauffeurs britanniques. La pandémie a également accentué le manque de personnel dans plusieurs secteurs névralgiques de l’économie.

« Or, la fin de la libre circulation des individus entre le Royaume-Uni et les autres pays de l’UE a rendu difficile le retour de ces conducteurs dans le pays, ajoute-t-il. Ce qui aurait pu être une option dans le passé. »

Marche arrière

Cette semaine, devant la crise et surtout la colère qu’elle a engendrée chez des automobilistes cherchant désespérément de l’essence pour se rendre au travail, Boris Johnson a annoncé la formation de plus d’une centaine de militaires pour les envoyer faire du camionnage sur les routes. Ironiquement, cette mesure a été tirée d’un plan que Londres a élaboré il y a plusieurs mois en prévision d’un « no deal », soit une sortie de l’UE sans accord avec Bruxelles, a rapporté The Guardian. Les deux capitales se sont pourtant bel et bien entendues sur un divorce négocié.

Le premier ministre a également fait machine arrière en annonçant l’octroi dans l’urgence de 5000 visas à des camionneurs pour une période de trois mois, afin de combattre les pénuries.

47%
C’est, selon un sondage publié le 16 septembre dernier, le pourcentage des Britanniques qui regrettaient le Brexit, tandis que 40 % estiment que ce divorce reste une bonne décision.

C’est trop peu trop tard. Et pas assez convaincant, juge Edwin Atema, représentant du syndicat des camionneurs des Pays-Bas, très présent sur le territoire britannique avant le Brexit. « À court terme, je crois que nous sommes dans une impasse, a-t-il dit lundi sur les ondes de la BBC Radio 4. Les besoins sont énormes. Mais je ne pense pas que les travailleurs de l’UE, ceux à qui nous parlons, vont se rendre au Royaume-Uni avec un visa temporaire pour aider ce pays à se sortir de la merde dans laquelle il s’est mis », a-t-il dit avec ironie.

Le 16 septembre dernier, un sondage YouGov indiquait que 47 % des Britanniques regrettaient le Brexit, contre 40 % qui estiment désormais que ce divorce reste une bonne décision.

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