En Pologne, la mémoire de la Shoah récupérée et politisée

Une photo aérienne prise le 15 décembre 2019 à Oświęcim, en Pologne, montre une vue des bâtiments d’Auschwitz I, qui faisait partie de l’ancien camp d’extermination nazi allemand d’Auschwitz-Birkenau.
Photo: Pablo Gonzalez Agence France-Presse Une photo aérienne prise le 15 décembre 2019 à Oświęcim, en Pologne, montre une vue des bâtiments d’Auschwitz I, qui faisait partie de l’ancien camp d’extermination nazi allemand d’Auschwitz-Birkenau.

En quête d’un récit national magnifié, le gouvernement national-conservateur de la Pologne est accusé de « réécrire » l’histoire de la Shoah à des fins politiques. Dernière controverse en date, la nomination en avril de Beata Szydło, vice-présidente du parti au pouvoir, au sein du conseil d’administration du musée d’Auschwitz.

C’est un bâtiment de deux étages dont la façade grisâtre chauffe sous le soleil ardent. Un ancien entrepôt de blé à l’allure austère qui se situe en lisière d’Oświęcim, ville du sud de la Pologne. Et qui représente un vestige tragique de l’Histoire : naguère, il faisait office de grenier pour la SS nazie, dans ce pays occupé dès 1939 par les troupes d’Hitler.

Mais voilà que, 76 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, son usage changera du tout au tout. C’est en ce lieu que sera inauguré l’an prochain le Musée à la mémoire des habitants des terres d’Oświęcim. Le but ? « Montrer la bonté des résidents des environs s’étant engagés à aider les prisonniers du camp, très souvent au péril de leur vie », explique sa directrice, Dorota Mleczko.

Le « camp » ? À peine 200 mètres plus loin, on le reconnaît à ses barbelés et à son enceinte bétonnée, emblèmes des atrocités du IIIe Reich : Auschwitz. Le camp de concentration érigé en sol polonais par l’Allemagne nazie en avril 1940, où furent exterminées plus d’un million de personnes, dont la plupart de confession juive. Une proximité forte en symboles qui ne laisse rien au hasard. « Beaucoup de visiteurs du camp d’Auschwitz, qu’ils viennent de Pologne ou d’ailleurs, se demandent comment les gens d’ici ont réagi à ce qui se passait dans le camp, il était essentiel d’y apporter une réponse », fait valoir Mme Mleczko.

L’historienne de formation ne manque pas de se réjouir devant les ouvriers qui, en cette matinée de mi-mai, restaurent le site mémoriel en devenir. « Mettre l’accent sur le positif », tel sera le credo du musée, qui « fera entendre la voix de la communauté locale à l’international » à travers témoignages, photos ou autres objets d’époque. Le « côté moins bon de l’humain », lui, ne sera pas éclipsé de l’exposition, rassure-t-elle. Façon d’évoquer ces Polonais ayant collaboré avec l’occupant nazi.

Le futur musée n’aura pas été exempt de controverses depuis l’annonce de sa création, il y a cinq ans, par le ministère de la Culture. Baptisée à l’origine « Musée des justes d’Auschwitz », l’institution s’est vite résolue à changer cette première appellation — jugée indécente par nombre d’observateurs — pour l’actuelle, plus neutre. Or, c’est sa dimension politique présumée, surtout, qui suscite la méfiance : sera-t-il le reflet de la politique mémorielle que mène le parti Droit et justice (PiS) ? C’est que ce gouvernement national-conservateur impose un récit historique qui fait sourciller depuis son accession au pouvoir en 2015. Un récit magnifié, teinté de révisionnisme, où la nation polonaise y apparaît tantôt en martyre, tantôt en héroïne. « Le mythe national fondateur de la Pologne, c’est : “Nous sommes la victime innocente” », dit Konstanty Gebert, intellectuel juif et éditorialiste pour le quotidien Gazeta Wyborcza.

Six millions de morts

La question mémorielle reste un terrain miné dans un pays qui a déploré en 1945 six millions de morts, dont la moitié sont juifs. Sans compter les innombrables villes et villages anéantis au cours du conflit. Et ce, malgré la ténacité des réseaux de résistance clandestins soutenus par le gouvernement polonais d’alors, exilé à Londres. Malgré aussi les plus de 7000 « justes », ces personnes ayant secouru des juifs pendant la Shoah, qu’a comptés la Pologne, selon le mémorial de Yad Vashem. Un nombre inégalé dans aucun autre pays.

Mais la Pologne, durant cette période, a également connu des chapitres plus sombres. Pogroms et dénonciations de plein gré ont été le fait de certains civils polonais. « Les peuples victimes peuvent eux aussi être coupables », résume M. Gebert, qui dénonce une « tentative majeure de réécriture du passé » par le PiS. De quoi alimenter, soutient-il, « une montée d’antisémitisme en Pologne, en plus de contredire le long processus historique » entamé depuis la chute du communisme.

De cette rhétorique patriotique, la Loi sur l’Holocauste adoptée en février 2018 sous l’impulsion du PiS en est l’incarnation. Son objectif : « défendre la réputation de la Pologne » et éradiquer l’usage de l’expression « camps de la mort polonais ». Quiconque attribuant « à la nation ou à l’État polonais la responsabilité » du génocide juif était passible, dans la première version du texte de loi, de trois ans de réclusion. Une disposition qui a été retirée cinq mois plus tard devant le tollé diplomatique.

Dernière indignation en date : la nomination en avril de la vice-présidente du PiS, Beata Szydło, au conseil d’administration du musée d’Auschwitz. Sur les dix membres du conseil, quatre ont claqué la porte dans la foulée en dénonçant une « politisation » de l’institution. « C’est la continuation de ce grand projet du gouvernement nationaliste de renverser la démocratie et la société civile », dit pour sa part Jan Grabowski, spécialiste de la Shoah. Au-delà de la mise au pas de l’appareil judiciaire, « il y a [désormais] cette tentative d’occuper les institutions liées à la mémoire juive en Pologne », observe celui qui enseigne à l’Université d’Ottawa.

Contrer « l’anti-polonisme » ?

La recherche indépendante n’échappe pas à cette mainmise sur le passé, et Jan Grabowski en a d’ailleurs fait les frais en février dernier. Par le fait de l’ouvrage Plus loin, c’est encore la nuit, publié sous sa direction en 2018, il a été condamné par la justice polonaise à « s’excuser » auprès de Filomena Leszczynska : cette octogénaire lui reproche d’avoir sali la mémoire de feu son oncle, Edward Malinowski. Une accusation démentie par M. Grabowski, qui a fait appel du verdict. L’objet du litige ? Une courte mention, dans ce pavé de 1600 pages, de l’implication d’Edward Malinowski dans l’assassinat de juifs en 1943, à Malinowo, un village dont il fut le maire.

Sauf qu’à l’origine de cette action en justice, il y a la Ligue polonaise anti-diffamation, une organisation proche du PiS ayant volontiers épaulé la plaignante durant le procès. Son cheval de bataille : s’attaquer à « l’anti-polonisme » en luttant à coups de poursuites au civil contre toute atteinte à la « dignité de la nation ». Au quartier général de la Ligue, à Varsovie, son président, Maciej Świrski, assure contrer « l’hypocrisie régnant dans le monde occidental, qui consiste à accuser la Pologne de complicité dans la Shoah ». D’autant que la « grande majorité des Polonais étaient compatissants envers les juifs », avance-t-il.

Au centre communautaire juif de Cracovie, à 60 kilomètres à l’est d’Oświęcim, on préfère tempérer. Car dans cette ville où la culture juive connaît une véritable renaissance, un certain malaise s’installe à l’égard du discours mémoriel du PiS. « Jamais nous ne connaîtrons le ratio exact des Polonais ayant aidé les juifs et de ceux leur ayant fait du mal », soulève Jonathan Ornstein, directeur du centre. « Mais laisser entendre que tout le pays était obsédé par le sauvetage des juifs tronque la réalité, cela ne correspond pas à ce qu’ont rapporté de nombreux survivants, dont certains redoutaient leurs voisins polonais. »

Ce devoir de mémoire, Konstanty Gebert l’appelle lui aussi de ses vœux. « Reconnaître ses propres crimes ne diminue en rien la valeur morale du martyr et permet une confrontation plus honnête avec sa propre histoire, rappelle le sexagénaire. Mais c’est difficile, ça fait mal. Et un parti qui promet de se protéger de tout cela, forcément, se garantit un soutien électoral. »



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