Les survivants d’Utøya en Norvège veulent affronter leurs démons, 10 ans après la tuerie

Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik, déguisé en policier, fait feu pendant plus d’une heure sur un camp d’été de la Jeunesse travailliste. Il fait 69 morts, des adolescents pour la plupart.
Photo: Petter Berntsen Agence France-Presse Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik, déguisé en policier, fait feu pendant plus d’une heure sur un camp d’été de la Jeunesse travailliste. Il fait 69 morts, des adolescents pour la plupart.

Dix ans après les attentats les plus sanglants de l’histoire de la Norvège, les rescapés de la tuerie d’Utøya veulent régler leurs comptes avec l’idéologie d’extrême droite qui a coûté la vie à 77 innocents ce jour-là.

L’île a fait peau neuve. Ses bâtisses en bois ont été retapées. Des étudiants parcourent ses allées verdoyantes dans un joyeux tintamarre. Mais les impacts de balles sur des parois conservées et le monument commémoratif érigé dans une clairière témoignent du drame qui s’y est joué.

Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik, déguisé en policier, fait feu pendant plus d’une heure sur un camp d’été de la Jeunesse travailliste. Il fait 69 morts, des adolescents pour la plupart. Un peu plus tôt, le néonazi a fait exploser une bombe près du siège du gouvernement à Oslo, tuant huit autres personnes.

La Norvège soulignera jeudi ce 10e anniversaire douloureux — l’occasion, espèrent les survivants, de crever l’abcès.

« Comment de jeunes hommes blancs qui ont grandi comme nous en Norvège, qui sont allés dans les mêmes écoles et qui ont vécu dans les mêmes quartiers, ont-ils pu développer des vues si extrêmes qu’ils estiment qu’elles les autorisent à tuer ? On a échoué à débattre de cette question », se désole Astrid Eide Hoem.

 
Photo: Petter Berntsen Agence France-Presse Astrid Eide Hoem, survivante de la tuerie d’Utøya

Elle avait 16 ans quand, piégée avec des centaines d’autres jeunes sur Utøya, elle a cru son heure venue. « Je vous aime plus que tout sur Terre. Ne m’appelez pas. Vous êtes les meilleurs parents du monde », avait-elle écrit, cachée dans un escarpement, dans un SMS d’adieu à ses parents. Durant les deux semaines qui ont suivi, elle ne savait plus à quels enterrements de camarades aller, tant ils étaient nombreux.

Une tuerie très politique

Devenue cheffe de la Jeunesse travailliste (AUF), elle regrette aujourd’hui que, si le tueur a bien été condamné à la peine maximale — 21 ans de prison, pouvant être prolongés indéfiniment —, la Norvège n’ait toujours pas fait le procès des convictions qui l’animaient.

« On a discuté de l’impréparation des secours, du nombre de policiers qu’on doit avoir dans la rue, du nombre d’hélicoptères, des monuments commémoratifs, de la santé mentale de Breivik… Mais on n’a pas discuté de l’idéologie politique derrière ça, dit-elle. La principale parade pour se protéger, c’est celle qui se trouve avant les barrières de police, c’est la prévention de la radicalisation », fait-elle valoir.

Pourtant, la Norvège a de nouveau été endeuillée par un attentat d’extrême droite en août 2019. Après avoir abattu par racisme sa demi-sœur adoptive d’origine asiatique, Philip Manshaus a tiré dans une mosquée des environs d’Oslo, sans faire de blessés graves toutefois, avant d’être maîtrisé par des fidèles.

« Qu’il y ait des gens qui partagent encore les idées de Breivik, qu’on ait eu une autre attaque terroriste en Norvège commise par une personne profondément inspirée par Breivik, montre qu’on n’a pas réussi à traiter de l’aspect politique de l’attaque », souligne Elin L’Estrange, qui s’était échappée d’Utøya à la nage.

« Aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande et dans de nombreux autres pays, il y a eu des attaques directement inspirées de Breivik. C’est un mouvement international que l’on doit prendre au sérieux, qui est dangereux », dit la jeune femme.

Extrémisme de droite

Sur Utøya comme à Oslo, où siégeait une coalition de gauche conduite par Jens Stoltenberg — aujourd’hui chef de l’OTAN —, Breivik avait délibérément pris pour cible les travaillistes. Il reprochait à cette force historiquement dominante du pays de faire le lit d’un multiculturalisme qu’il abhorre.

Les victimes d’hier ont depuis été accusées d’instrumentaliser la tragédie chaque fois qu’elles ont voulu débattre de ses ressorts idéologiques et dénoncer la rhétorique anti-immigration, parfois incendiaire, de la droite populiste. Pas touche à la liberté d’expression, leur rétorquait-on.

Qu’il y ait des gens qui partagent encore les idées de Breivik, qu’on ait eu une autre attaque terroriste en Norvège commise par une personne profondément inspirée par Breivik, montre qu’on n’a pas réussi à traiter de l’aspect politique de l’attaque

 

« C’est AUF qui a été bâillonnée après le 22 juillet », estime le journaliste et ex-député de gauche Snorre Valen, auteur du livre La carte Utøya. « Sur la scène politique norvégienne, les “trolls” ont trouvé une place au soleil », a-t-il écrit dans une chronique.

Bien placé pour reprendre les rênes du pouvoir après les élections législatives du 13 septembre, le Parti travailliste s’est engagé, à la demande de son aile jeunesse, à créer une commission pour enquêter sur les mécanismes de radicalisation.

« On parle souvent du terrorisme islamiste, qui est aussi important, souligne Astrid Eide Hoem. Mais c’est bizarre qu’on passe autant de temps à en parler en Norvège alors que ce qui a fauché des vies ici ces 10 dernières années, c’est l’extrémisme de droite. »

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