L’Europe se tourne vers la droite

Il ne fait aucun doute que le combat électoral pour la présidentielle française de 2022 se fera à droite, estime Victor Delage, qui rappelle que, selon les sondages, la cheffe du Rassemblement national, Marine Le Pen, atteindra le deuxième tour électoral. La politicienne faisait campagne à Marseille, la semaine dernière, en prévision des élections régionales.
Photo: Daniel Cole Associated Press Il ne fait aucun doute que le combat électoral pour la présidentielle française de 2022 se fera à droite, estime Victor Delage, qui rappelle que, selon les sondages, la cheffe du Rassemblement national, Marine Le Pen, atteindra le deuxième tour électoral. La politicienne faisait campagne à Marseille, la semaine dernière, en prévision des élections régionales.

Le premier tour des élections régionales de France, marqué par un taux d’abstention record des deux tiers de l’électorat, vient de confirmer une tendance lourde en Europe en accordant la faveur des urnes aux partis de droite.

Cette fois, la frange traditionnelle de la droite arrive en tête, tandis que le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen, classifié à l’extrême pôle de l’échiquier, obtient de moins bons résultats que les prédictions des sondages tout en maintenant un score national respectable, récoltant près de 20% des suffrages.

Toutefois, le constat demeure : la droitisation de l’Europe se poursuit.

En plus, les jeunes électeurs européens accompagnent franchement le mouvement, ce qui, dans les prochaines années, devrait accentuer la tendance déjà lourde. Le RN est maintenant le premier choix des Français de 24-35 ans. Enfin, quand ils votent…

Des formations plus ou moins conservatrices dirigent vingt et un des vingt-sept pays membres de l’Union européenne (UE). En 2003, avant l’élargissement en Europe de l’Est, la gauche (surtout social-démocrate) formait 13 des 15 gouvernements dans les pays de la fédération.

Une vaste enquête par sondages réalisés par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) explique ce basculement en présentant la « conversion des Européens aux valeurs de droite ». « Pour comprendre le changement dans les scrutins, je me suis intéressé aux différents systèmes de valeurs, aux enjeux et aux croyances individuelles des Européens », résume Victor Delage, responsable des études à Fondapol depuis quatre ans.

Le think tank fondé au début du siècle se veut « progressiste et libéral et européen ». Ses dossiers ratissent large et ont récemment traité de la démocratie dans le monde, du populisme, de la religion, ou des biotechnologies. Tout ce que produit la Fondapol se retrouve en libre accès, y compris ses données.

L’enquête publiée le mois dernier à partir de sondages datant de janvier et février 2021 (en pleine pandémie) permet aux répondants de s’autopositionner (sur une échelle de zéro à dix, dix étant très à droite) par rapport à des questions identitaires (notamment l’immigration et l’islam), au libéralisme économique, aux propositions écologistes. Le portrait de groupe a sondé les populations en France, en Allemagne, en Italie et au Royaume-Uni, pays maintenant sorti de l’UE.

Dans les quatre démocraties étudiées, 39 % des répondants s’autopositionnent à droite (entre 6 et 10 sur l’échelle), 27 % à gauche (0 à 4 sur l’échelle) et 20 % au centre (échelon 5). Les Italiens (44 %) se révèlent plus « di destra » que les Britanniques (40 %), les Français (38 %) et les Allemands (36 %). En France, la droite a gagné cinq points en cinq ans dans ce panorama des valeurs politiques.

« Si ça continue comme ça, dans quelques années, on aura une majorité de Français positionnés à droite, dit M. Delage. C’est vraiment une tendance forte. »

La perception négative de l’immigration domine partout. En moyenne, six citoyens sur dix sont d’accord avec l’affirmation suivante : « Il y a trop d’immigrés dans notre pays. » À peu près le même nombre (56 %) pensent que leur pays doit se fermer davantage sur le plan migratoire, les Français étant les plus réfractaires (63 %) à l’ouverture et fortement d’avis que « l’islam représente une menace pour la République ». Dans le bloc de droite, cette idée rallie 81 % des sondés. Les partisans de gauche s’avèrent eux aussi majoritairement « pro-fermeture ». 

Si ça continue comme ça, dans quelques années, on aura une majorité de Français positionnés à droite. C’est vraiment une tendance forte. 

 

Profond changement

Le changement idéologique profond paraît encore plus frappant chez les jeunes générations qui s’autopositionnent plus à droite qu’à gauche. Dans l’ensemble des pays, 41 % des 18-24 ans et également 41 % des 25-34 ans se situent plus ou moins fortement à droite, soit un niveau comparable (40 %) à celui des 65 ans et plus, réputés pour voter traditionnellement plus à droite, et même supérieur à la tranche d’âge de 50-64 ans (36 %).

L’étude de la Fondapol parle d’un « point crucial » des résultats. « C’est un point très important, qui n’avait pas été observé avant, dit le chercheur. Le vote jeune se caractérise généralement par un surcroît d’abstention et une forte tentation à voter pour des partis de gauche. »

Marine Le Pen, qui dirige le RN, a donc eu raison (selon ses propres intérêts) de parler d’un « désastre civique » en parlant de l’abstention de deux personnes sur trois, dimanche, au premier tour. Son électorat ne s’est pas déplacé.

Victor Delage émet l’hypothèse que la question identitaire décide de l’inclinaison du côté conservateur plutôt que progressiste de la jeunesse. La question de l’immigration semble particulièrement jouer ici. Si les jeunes sont les moins nombreux à se dire hostiles à l’immigration, ils sont quand même environ la moitié à considérer qu’il y a trop d’immigrants dans leur pays.

Photo: Daniel Cole Associated Press Le premier tour des élections régionales françaises, dimanche, s’est distingué par un taux d’abstention jamais vu.

Les valeurs individualistes prédominent aussi chez les nouvelles générations. M. Delage parle d’« une très forte déception face aux promesses non tenues de la démocratie sociale » qui conduit à ce sentiment de ne pouvoir compter que sur soi-même pour réussir. Les jeunes sont par exemple majoritaires à penser que les chômeurs pourraient trouver du travail « s’ils le voulaient vraiment ».

Les limites de l’écologisme

Certaines grandes villes françaises ont pourtant basculé du côté des écologistes récemment. Les verts allemands, réputés pour être de tendance pastèque (vert dehors, rouge dedans), semblent aux portes du pouvoir en Allemagne.

L’étude montre plutôt les limites du discours de l’écologisme punitif et de la décroissance. Pour les trois quarts des répondants, « on peut continuer à développer notre économie tout en préservant l’environnement ».

Dans les faits, la plupart des 41 plus grandes villes françaises demeurent dirigées par des candidats de droite. Quant aux verts allemands, ils demeurent très pragmatiques, note M. Delage. « Ils ont des positions plus modérées sur les questions sociales. Ils ne sont pas toujours dans la radicalité. En plus, la droite conservatrice au pouvoir dans 21 pays s’est emparée du discours écologique. »

L’analyse se termine sur le constat imparable qu’à un an de la présidentielle française, le combat électoral se fera à droite, et rien que là. Reste à savoir qui en profitera du centre droit du président Macron, de la droite classique des Républicains ou de l’extrême droite du RN.

« Que Mme Le Pen soit au second tour de la présidentielle l’an prochain contre Emmanuel Macron, ça ne fait aucun doute, selon les sondages… qui peuvent se tromper, conclut Victor Delage. Toujours selon les sondages, Macron passerait avec 53 % des voix contre 47 % pour Marine Le Pen. Il faut se rappeler les écarts d’il y a cinq ans ou quand Jacques Chirac avait affronté le père de Mme Le Pen, Jean-Marie Le Pen, en 2002. On était sur des écarts de plus de 50 points. Là, Mme Le Pen peut arriver au pouvoir… »

L’étude fait aussi a contrario le constat de l’échec de la gauche « parce qu’elle n’arrive plus à imposer un imaginaire collectif depuis des années », dit sa conclusion. En tout cas, elle ne semble pas saisir l’importance de certains enjeux (dont l’immigration) auxquels elle répond par des dénonciations qui accentuent les clivages jusque dans ses rangs.

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