Madrid veut gracier les indépendantistes catalans incarcérés

De gauche à droite, les leaders séparatistes catalans Jordi Cuixart, Oriol Junqueras et Josep Rull, en février 2021
Photo: Lluis Gene Agence France-Presse De gauche à droite, les leaders séparatistes catalans Jordi Cuixart, Oriol Junqueras et Josep Rull, en février 2021

Le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, prépare le terrain à une grâce des indépendantistes catalans condamnés pour la tentative de sécession de 2017, une décision politiquement risquée pour son gouvernement minoritaire.

« Il y a un temps pour la punition et un temps pour l’entente », a déclaré le dirigeant socialiste mercredi à la Chambre des députés, face à une opposition de droite indignée devant l’éventualité d’une telle grâce.

Au-delà de la droite, qui ne cesse d’accuser Sanchez de céder aux séparatistes catalans, la justice s’est également prononcée contre cette mesure. La Cour suprême, qui avait condamné 12 dirigeants indépendantistes en octobre 2019, a expliqué mercredi être opposée à « toute grâce partielle ou totale » dans un rapport qui n’a rien de contraignant pour le gouvernement.

La plus haute instance judiciaire espagnole a notamment mis en avant l’absence « de preuve ou d’indice de repentir » de ces anciens membres du gouvernement régional ou dirigeants d’organisations indépendantistes.

Sur ces 12 séparatistes, 9 purgent des peines qui varient entre 9 et 13 ans de prison. Parmi eux, Oriol Junqueras, le président du parti Gauche républicaine de Catalogne (ERC), allié clé du gouvernement Sanchez au Parlement.

Ils avaient été condamnés principalement pour sédition en raison de leur rôle dans l’organisation en octobre 2017 d’un référendum d’autodétermination, interdit par la justice et émaillé de violences policières. Une déclaration unilatérale d’indépendance avait suivi quelques semaines plus tard.

Pari risqué

« C’est une décision politique » de Pedro Sanchez, mais « le jeu est très, très risqué et peut mal tourner » pour le premier ministre, estime Oriol Bartomeus, professeur de science politique à l’Université autonome de Barcelone.

Selon lui, la grâce « est une condition sine qua non pour régler le problème de la Catalogne » — qui envenime la politique espagnole depuis des années — et favoriser « la stabilité du gouvernement à la Chambre des députés ». Car la coalition entre les socialistes et la gauche radicale de Podemos est minoritaire et dépend en partie des indépendantistes.

Mais une telle décision sera utilisée par la droite « comme élément mobilisateur » pour attaquer le gouvernement et séduire une partie de l’électorat socialiste qui voit d’un très mauvais œil les indépendantistes, prédit M. Bartomeus.

L’épineuse question de la grâce des leaders indépendantistes est depuis des mois un dossier prioritaire pour le premier ministre Sanchez, qui souhaite trouver une solution à la crise en Catalogne depuis son arrivée au pouvoir, en 2018. Mardi, depuis Bruxelles, il avait déjà expliqué qu’il trancherait en se basant sur des valeurs comme « la concorde, le dialogue, la compréhension » et non sur « la vengeance ou la revanche ».

« Respecter la loi, ce n’est pas être dans la vengeance. Défendre l’unité nationale, ce n’est pas de la revanche », lui a répondu mercredi le chef de l’opposition de droite Pablo Casado, à la tête du Parti populaire (PP). Regonflé par la victoire écrasante de sa formation début mai aux élections régionales à Madrid, le PP a d’ores et déjà indiqué qu’il contesterait une éventuelle grâce devant la Cour suprême.

Amnistie

À Barcelone, le nouveau président régional catalan tout juste intronisé, l’indépendantiste Pere Aragonès, a réagi avec peu d’enthousiasme aux annonces de Pedro Sanchez. « Notre proposition, c’est l’amnistie, mais […] nous ne nous opposerons à aucune mesure qui pourrait soulager la douleur des prisonniers », a-t-il déclaré lors d’un point de presse, en référence aux indépendantistes incarcérés.

« Nous attendons une solution juste et le plus rapidement possible », a-t-il ajouté.

Solution inconcevable pour Madrid, l’amnistie permettrait de mettre également fin aux poursuites contre les indépendantistes ayant fui à l’étranger après l’échec de la tentative de sécession de 2017, à l’image de l’ex-président régional Carles Puigdemont.

Figure modérée de l’indépendantisme, M. Aragonès veut, comme le gouvernement Sanchez, reprendre les négociations entamées avant la pandémie pour tenter de trouver une issue à la crise catalane. Mais il a promis à ses partisans d’y réclamer également l’organisation d’un référendum d’autodétermination, une hypothèse dont Madrid ne veut pas non plus entendre parler.

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