Accusée de détournement d’avion, la Biélorussie de plus en plus isolée

Nombre de compagnies aériennes ont suivi la recommandation de l’Union européenne de contourner la Biélorussie et ont suspendu leur vols.
Photo: Onliner.by via Agence France-Presse Nombre de compagnies aériennes ont suivi la recommandation de l’Union européenne de contourner la Biélorussie et ont suspendu leur vols.

L’isolement international de la Biélorussie a grandi mardi avec l’entrée en vigueur de restrictions contre son espace aérien, en représailles contre le régime d’Alexandre Loukachenko, accusé d’avoir détourné un avion de ligne européen pour arrêter un opposant à bord.

Nombre de compagnies aériennes ont suivi la recommandation de l’Union européenne de contourner la Biélorussie et ont suspendu leurs vols, l’espace aérien européen ayant en outre été fermé aux appareils biélorusses.

Selon plusieurs sources diplomatiques, le Conseil de sécurité de l’ONU doit tenir mercredi une réunion informelle à huis clos sur le sujet, tandis que des dirigeants européens continuaient mardi d’exprimer leur colère et leur exaspération.

Le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, a assuré qu’Alexandre Loukachenko devait « payer le prix fort » pour son « acte infâme » ; le président français, Emmanuel Macron, estimant quant à lui que « la politique des sanctions » était arrivée à ses « limites ».

En cause, la décision biélorusse dimanche d’envoyer un chasseur dans le ciel et de « recommander » à un vol Athènes-Vilnius de la compagnie Ryanair d’atterrir à Minsk, prétextant une alerte à la bombe attribuée au Hamas.

Mais à l’arrivée, 2 passagers — Roman Protassevitch, un journaliste d’opposition de 26 ans, et sa compagne russe, Sofia Sapega, — ont été arrêtés.

S’il vous plaît, sauvez-le ! Ils vont le tuer !

 

Minsk juge avoir agi dans la légalité, qu’il ne s’agissait pas d’un coup monté, et que la présence de l’opposant, recherché pour « terrorisme », était un hasard.

Mardi, le ministère biélorusse des Transports a en outre invité à une date non précisée les représentants des organisations internationales de l’aviation (IATA et OACI), des autorités américaines et de l’Union européenne.

« Bombe à bord »

Le ministère a publié un échange entre le pilote du vol et un contrôleur aérien, dans lequel ce dernier annonce au commandant de bord qu’il y a « une bombe à bord » et qu’il lui « recommande » d’atterrir à Minsk. La veille, l’armée de l’air avait pourtant assuré que le choix de l’aéroport était celui du pilote.

Silencieux sur l’évènement depuis dimanche, Alexandre Loukachenko s’exprimera mercredi devant le Parlement.

De son côté, l’opposition biélorusse, dont la plupart des représentants sont exilés ou emprisonnés, a réclamé de nouvelles représailles. Exilée en Lituanie, l’ex-candidate à la présidentielle Svetlana Tikhanovskaïa a appelé « les États-Unis à isoler le régime et à faire pression avec des sanctions ».

Elle a aussi réclamé « la participation des forces démocratiques biélorusses au G7 » du 11 au 13 juin au Royaume-Uni, Emmanuel Macron s’y disant favorable.

L’opposant arrêté est l’ancien rédacteur en chef du média Nexta, acteur important de la mobilisation des Biélorusses lors du vaste mouvement de contestation post-électoral en 2020.

Visionnement « pénible »

La télévision biélorusse a diffusé lundi soir une vidéo du jeune homme, détenu à Minsk, dans laquelle il avoue avoir organisé des « troubles » dans le pays.

Les autorités ont toutefois l’habitude de diffuser des confessions de détracteurs filmées sous la contrainte. Le premier ministre britannique, Boris Johnson, a jugé ces images « pénibles à regarder », réclamant comme l’ONU une libération immédiate.

Le père du journaliste a lui aussi souligné en entrevue que son fils paraissait extrêmement nerveux, semblait avoir des dents en moins et montrait des ecchymoses sur le côté gauche du visage et au cou. « La vidéo a été clairement mise en scène. Elle a été réalisée sous pression et il ne faut pas y croire », a-t-il dit. Mais « au moins, cela montre qu’il est vivant ».

Depuis la Pologne où ils vivent, les deux parents de Roman Protassevitch ont formulé un appel au secours, mardi. « Je demande, je supplie, j’appelle toute la communauté internationale à le sauver, a lancé Natalia Protassevitch, la mère du jeune opposant, en larmes. Ce n’est qu’un journaliste, ce n’est qu’un enfant, s’il vous plaît, s’il vous plaît… Je demande de l’aide. S’il vous plaît, sauvez-le ! Ils vont le tuer ! »

Natalia et son mari Dmitry estiment que leur fils pourrait se trouver dans un centre de détention des services secrets biélorusses, toujours connus sous le nom de KGB. Rencontrés devant la gare de Wroclaw, dans le sud-ouest de la Pologne, les deux ont dit n’avoir aucune information claire pour le moment. « L’avocate a tenté de le voir aujourd’hui, mais elle n’a pas pu le rencontrer. Nous ne savons toujours pas s’il est là-bas, quel est son état, comment il se sent », a déploré Dmitry, ancien militaire.

La compagne du militant a de son côté été placée en détention pour deux mois, a annoncé à l’AFP son avocat. Elle est accusée de « crimes commis en août et septembre 2020 », période la plus intense de la contestation.

Un « prix à payer »

Moscou, allié stratégique de M. Loukachenko, jugeait lundi « raisonnable » l’approche de Minsk depuis le début de la crise et a « regretté » mardi la mise sur liste noire de l’espace aérien biélorusse par l’UE, estimant que les passagers en paieraient le prix.

D’importantes compagnies aériennes comme Air France, Singapore Airlines ou Lufthansa ont annoncé qu’elles éviteraient le ciel biélorusse. Près de 2000 appareils effectuant des vols commerciaux empruntent chaque semaine cet espace aérien, a précisé l’organisation Eurocontrol.

Chez des partisans de l’opposition interrogés à Minsk par l’AFP, l’isolement du pays est un mal nécessaire. « Je ne pourrai pas partir voir mes proches ou aller quelque part cet été, mais c’est un prix à payer », juge sous couvert d’anonymat Kristina, une traductrice.

D’autres craignent que cela place définitivement la Biélorussie sous l’emprise de Moscou : « Au final, la Biélorussie pourrait disparaître », estime Natalia, une architecte.

Le régime d’Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, est déjà ciblé par de multiples sanctions occidentales pour avoir durement réprimé la contestation historique ayant mobilisé des centaines de milliers de Biélorusses après la présidentielle d’août 2020, jugée « truquée » par les Européens.

Le régime n’a cependant fait qu’accroître la répression, emprisonnant ou forçant à l’exil ses détracteurs. Mardi encore, sept opposants ont été condamnés à des peines de quatre à sept ans de prison pour leur rôle dans des « troubles massifs » lors de la vague de manifestations.

Trudeau songe à des actions contre la Biélorussie

Le premier ministre canadien Justin Trudeau a condamné la récente arrestation d’un journaliste dissident par le gouvernement biélorusse. Il a affirmé que le Canada songe à prendre des mesures allant au-delà des sanctions actuelles contre le pays. M. Trudeau a déclaré que l’arrestation dimanche du journaliste biélorusse Roman Protasevich, après qu’un avion de combat a forcé l’atterrissage de son avion alors qu’il traversait l’espace aérien du pays, équivaut à « une attaque claire contre la démocratie et la liberté de la presse ». « Le comportement du régime biélorusse est scandaleux, illégal et totalement inacceptable », a déclaré M. Trudeau lors d’une conférence de presse mardi. Ottawa « examinera d’autres options », a-t-il ajouté. Le Canada a annoncé des sanctions contre 55 responsables biélorusses l’année dernière après une élection qui, selon Ottawa, était « entachée d’irrégularités généralisées » au coeur d’une « campagne systémique de répression » et de violations des droits de la personne sous le président Alexander Lukashenko.

 

La Presse canadienne


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