Washington condamne la Biélorussie et exige la libération de l’opposant arrêté

L’avion de la compagnie Ryanair effectuait un vol entre la Grèce et la Lituanie, deux pays membres de l’UE et de l’OTAN. En début de soirée, l’appareil a finalement repris son vol à destination de Vilnius, où il a atterri.
Photo: Petras Malukas Agence France-Presse L’avion de la compagnie Ryanair effectuait un vol entre la Grèce et la Lituanie, deux pays membres de l’UE et de l’OTAN. En début de soirée, l’appareil a finalement repris son vol à destination de Vilnius, où il a atterri.

Les États-Unis ont demandé la libération de l’opposant biélorusse arrêté par Minsk à la suite de l’interception de l’avion où il se trouvait, avant une réunion du Conseil européen lundi qui discutera de « possibles sanctions ».

Les États-Unis « condamnent fermement le détournement forcé d’un vol entre deux États membres de l’UE, et l’exfiltration puis l’arrestation qui ont suivi du journaliste Roman Protassevitch à Minsk. Nous exigeons sa libération immédiate », a déclaré le secrétaire d’État américain dans un communiqué.

L’Organisation de l’aviation civile internationale, organisme rattaché à l’ONU, a avancé que l’atterrissage forcé « pourrait être une violation de la Convention de Chicago », qui protège la souveraineté de l’espace aérien des nations.

« Cet acte choquant perpétré par le régime Loukachenko a mis en danger la vie de plus de 120 passagers, y compris des citoyens américains », a-t-il ajouté. « Les premières informations suggérant l’implication des services de sécurité biélorusses et l’utilisation d’avions militaires biélorusses pour escorter l’avion sont profondément préoccupants et nécessitent une enquête approfondie », a aussi relevé M. Blinken.

Il a ajouté que Washington appuie « le peuple biélorusse dans ses aspirations à un avenir libre, démocratique et prospère et soutient son souhait que le régime respecte les droits humains et les libertés fondamentales ».

Arrestation à Minsk

Roman Protassevitch, 26 ans, ancien rédacteur en chef de l’influent média d’opposition biélorusse Nexta, a été interpellé dimanche après-midi à la suite de l’atterrissage d’urgence à l’aéroport de Minsk du vol FR4978, un Boeing 737-800 effectuant la liaison Athènes-Vilnius.

À la suite de cet événement, l’Union européenne a menacé de prendre de nouvelles sanctions et l’OTAN a demandé l’ouverture d’« une enquête internationale ».

En début de soirée, l’appareil a finalement pu reprendre son vol à destination de la Lituanie, un pays balte membre de l’Union européenne, où il s’est posé avec plusieurs heures de retard sur l’horaire prévu — sans M. Protassevitch.

« Il s’est juste tourné vers les gens et a dit qu’il risquait la peine de mort », a déclaré une passagère lituanienne du vol, Monika Simkiene, 40 ans. « Il ne criait pas, mais c’était visible qu’il avait très peur. On aurait dit que si le hublot avait été ouvert, il aurait sauté », a renchéri Edvinas Dimsa, 37 ans, qui était dans le même avion.

« Possibles sanctions » de l’UE

Réunis en sommet lundi et mardi à Bruxelles, les chefs d’État et de gouvernement des Vingt-Sept discuteront de « possibles sanctions » contre la Biélorussie, en plus de celles le visant déjà et qui ont conduit son président Alexandre Loukachenko à se rapprocher davantage de son homologue russe Vladimir Poutine.

L’Union européenne a fustigé « une action complètement inacceptable » de Minsk, à l’instar de l’Allemagne, la France et la Pologne, tandis que le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg a réclamé des investigations sur cet « incident sérieux et dangereux ».

De l’autre côté de l’océan, le ministre canadien des Affaires étrangères Marc Garneau a déploré dimanche l’arrestation de l’opposant biélorusse Roman Protassevitch survenue dans des circonstances troublantes. Dans un message diffusé sur Twitter, M. Garneau a exhorté le gouvernement biélorusse à libérer le prisonnier.

Le ministre a aussi condamné les circonstances entourant l’arrestation. « Le détournement par la Biélorussie et l’atterrissage forcé d’un avion et l’arrestation du journaliste Roman [Protassevitch] sont une ingérence sérieuse dans l’aviation civile et une attaque contre la liberté de la presse », a-t-il écrit.

La Lituanie et la Lettonie ont appelé les vols internationaux à ne plus passer par l’espace aérien biélorusse.

Atterrissage forcé

Les autorités biélorusses ont affirmé que le Boeing avait dévié de sa trajectoire à cause d’une « alerte à la bombe ». Nexta a pour sa part assuré que l’atterrissage d’urgence avait été provoqué par une « bagarre » qu’avaient déclenchée des agents des services de sécurité biélorusses présents à son bord, selon lesquels un engin explosif y avait été introduit.

L’aéroport de Minsk, cité par l’agence de presse officielle Belta, a déclaré que l’alerte à la bombe ayant entraîné un atterrissage d’urgence vers 12 h 15 GMT s’était révélée « erronée » après une fouille de l’appareil.

Alexandre Loukachenko a de son côté personnellement donné l’ordre à un chasseur MiG-29 de l’intercepter après cette alerte, a dit son service de presse.

Selon divers sites pistant les vols, il n’était qu’à 10 km de la frontière lituanienne quand il a été détourné de son itinéraire.

À l’été et à l’automne derniers, le président biélorusse avait été confronté à mouvement de contestation historique ayant rassemblé pendant plusieurs semaines des dizaines de milliers de personnes à Minsk et dans d’autres villes, une mobilisation énorme pour un pays d’à peine 9,5 millions d’habitants.

Mais la protestation s’est progressivement essoufflée face à des arrestations massives, des violences policières ayant fait au moins quatre morts, un harcèlement judiciaire permanent et de lourdes peines de prison infligées à des militants et à des journalistes.

« Acte abject »

En novembre, les services de sécurité biélorusses (KGB), hérités de la période soviétique, avaient inscrit les noms de M. Protassevitch, âgé de 26 ans, et du fondateur de Nexta, Stepan Poutilo, sur la liste des « individus impliqués dans des activités terroristes ».

Son actuel rédacteur en chef, Tadeusz Giczan, a raconté que « quand l’avion est entré dans l’espace aérien biélorusse », des agents du KGB, soutenant qu’une bombe était à l’intérieur, avaient « déclenché une bagarre avec le personnel de Ryanair ».

« L’avion a été vérifié, aucune bombe n’a été trouvée, et tous les passagers ont été envoyés faire un contrôle de sécurité », selon Nexta.

Contactée par l’AFP, une porte-parole des aéroports lituaniens a dit avoir reçu comme première explication de la part de l’aéroport de Minsk un conflit entre des passagers et l’équipage.

D’après les images du site Internet spécialisé flightradar24, le Boeing a été intercepté au-dessus du territoire biélorusse, juste avant la frontière avec la Lituanie.

Roman Protassevitch est un ancien rédacteur en chef de Nexta, un média ayant joué un rôle clé dans la récente vague de contestation de la réélection en 2020 du président Loukachenko, qui occupe ces fonctions depuis 1994.

Fondé en 2015, Nexta (« Quelqu’un » en biélorusse) avait notamment coordonné les rassemblements à travers la Biélorussie, diffusant des mots d’ordre et permettant de partager les photos et les vidéos des rassemblements et des violences.

L’arrestation du militant a été immédiatement condamnée par la figure de l’opposition biélorusse en exil en Lituanie, Svetlana Tikhanovskaïa. Sur Twitter, elle a souligné qu’il encourait « la peine de mort » , que la Biélorussie est le dernier en Europe à appliquer.

Le président lituanien, Gitanas Nauseda, dont le pays a également accordé le statut de réfugié à Roman Protassevitch, a quant à lui accusé le régime biélorusse d’avoir été derrière cet « acte abject ».

L’Allemagne a réclamé une « explication immédiate » , la France, qui a convoqué l’ambassadeur de la Biélorussie à Paris, a dénoncé un « détournement » d’avion « inacceptable » et la Pologne un « acte de terrorisme d’État ».

Le Royaume-Uni a de son côté averti le régime de Minsk qu’il s’exposait à de « graves conséquences ».

Avec La Presse canadienne et l’Associated Press

Des passagers témoignent de l’angoisse du militant biélorusse

« Il a commencé à paniquer et à dire que c’était à cause de lui », a raconté à l’AFP Monika Simkiene, une quadragénaire lituanienne lorsque le vol a enfin pu atterrir comme prévu à Vilnius, avec plusieurs heures de retard. « Il s’est juste tourné vers les gens et a dit qu’il risquait la peine de mort », a-t-elle poursuivi, notant qu’il semblait « très calme » une fois certain de son arrestation après l’arrivée à Minsk. Il était « nerveux au début, mais ensuite il s’est rendu compte qu’il ne pouvait rien y faire, il s’est calmé et l’a accepté », a déclaré un autre passager, qui s’est présenté sous le seul nom de Mantas.

La première ministre lituanienne Ingrida Simonyte s’est rendue à l’aéroport de Vilnius pour accueillir l’avion, de même que plusieurs dizaines de militants biélorusses d’opposition. Certains portaient sur les épaules des drapeaux aux couleurs de l’opposition biélorusse et d’autres des pancartes proclamant « Je suis / Nous sommes Roman Protassevitch », ou encore « Ryanair, où est Roman ? »

Certains passagers disent avoir vu le jeune opposant vider ses sacs et confier des objets à sa compagne lorsqu’il a été certain que l’avion allait s’arrêter à Minsk. « Il ne criait pas, mais c’était visible qu’il avait très peur. On aurait dit que si le hublot avait été ouvert, il aurait sauté », a renchéri un autre passager, Edvinas Dimsa, 37 ans.

Saulius Jakucionis à Vilnius

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