Ceuta ou «la mort»

Selon les autorités espagnoles, 8000 migrants sont arrivés depuis lundi du Maroc sur le territoire espagnol, à pied ou à la nage et environ 4000 ont été renvoyés de l’autre côté de la frontière.
Antonio Sempere agence france-presse Selon les autorités espagnoles, 8000 migrants sont arrivés depuis lundi du Maroc sur le territoire espagnol, à pied ou à la nage et environ 4000 ont été renvoyés de l’autre côté de la frontière.

La mort ne me fait pas peur, ce dont j’ai peur, c’est de mourir pauvre, ici. » Comme des milliers de jeunes Marocains, Amal s’est précipitée lundi au poste-frontière de Fnideq dans l’espoir de rallier, sans entrave, l’enclave espagnole de Ceuta.

Je suis venue ici pour traverser clandestinement et assurer l’avenir de mes enfants car ici, il n’y a rien. Nous nous aventurons pour traverser : ou je meurs, ou je passe.

Exténuée, le visage blafard, cette jeune déscolarisée de 18 ans a veillé toute la nuit sans parvenir à aller au bout de « l’aventure » : elle est arrivée trop tard et a été refoulée mardi, à l’aube, par les forces de l’ordre marocaines avant d’atteindre Ceuta, en territoire européen.

« Dès qu’on a su via Facebook que des gens rejoignaient Ceuta sans être arrêtés par les forces de sécurité, nous sommes venus », déplore la jeune fille arrivée d’un village voisin, attirée comme beaucoup par les images impressionnantes diffusées sur les réseaux sociaux.

Toute la journée de lundi, des milliers de personnes de tous âges, des hommes, des femmes, des jeunes et des enfants, ont réussi à passer la frontière pour rallier Ceuta, dans un déferlement sans précédent sur fond de crise diplomatique majeure entre Rabat et Madrid.

Les internautes marocains ont fait part de leur « stupéfaction », voire de leur « douleur », par rapport aux images de cette marée humaine. Certains l’expliquent comme une conséquence du mécontentement de Rabat, qui a décidé de laisser passer les clandestins, après l’hospitalisation en Espagne du chef du front Polisario. Ce mouvement se bat depuis des décennies pour l’indépendance du Sahara occidental, considéré par le Maroc comme partie intégrante de son territoire.

« Je suis venue ici pour traverser clandestinement et assurer l’avenir de mes enfants car ici, il n’y a rien. Nous nous aventurons pour traverser : ou je meurs, ou je passe », affirme Ouarda, une mère de deux enfants, âgée de 26 ans, divorcée et au chômage, venue de Tétouan.

Selon les autorités espagnoles, 8000 migrants sont arrivés depuis lundi du Maroc sur le territoire espagnol, à pied ou à la nage et environ 4000 ont été renvoyés de l’autre côté de la frontière.

Tous les jeunes veulent quitter le pays, il n’y a pas de travail. Je dois partir pour sauver ma vie.

Après avoir observé passivement les départs durant près de 24 heures, la police marocaine a commencé mardi matin à bloquer les passages et à disperser la foule qui avait afflué vers la côte méditerranéenne. Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles au Maroc, sont les seules frontières terrestres entre l’Afrique et l’Union européenne.

La situation restait confuse sur le terrain, mardi après-midi : des groupes continuaient de forcer le passage, tandis que d’autres revenaient en arrière, chassés par les forces de l’ordre espagnoles qui ont utilisé des gaz lacrymogènes.

Déjà profondes au Maroc, les inégalités sociales se sont creusées depuis le début de la pandémie de coronavirus. La pauvreté a été multipliée par sept dans ce pays de 36 millions d’habitants, selon les données du Haut-commissariat au plan (HCP), responsable des statistiques.

« Aucun avenir »

La fermeture des frontières depuis environ 15 mois, ajoutée à la décision des autorités marocaines fin 2019 de mettre fin à la contrebande en tous genres (marchandises hors taxes, cigarettes, alcool, notamment), qui faisait vivre toute la région, ont laissé des milliers de personnes sans ressource. Plusieurs manifestations contre les difficultés économiques ont agité Fnideq en février jusqu’à ce que l’État promette des aides à la reconversion.

« Je n’ai aucun avenir ici », assure Soulaimane, 21 ans, rencontré près du poste-frontière.

« Tous les jeunes veulent quitter le pays, il n’y a pas de travail », insiste Mohammed, un rappeur de 26 ans. Même si les autorités espagnoles ont fait état d’une mort par noyade, il assure ne pas avoir peur des risques. « Je dois partir pour sauver ma vie », dit-il.

« Lorsque vous n’avez pas d’argent, que vous devez payer votre loyer et que vous devez vous occuper de vos enfants et de vos parents, il n’y a pas de place pour la peur », renchérit Ouarda.

Quelques jeunes migrants en provenance d’Afrique de l’Ouest ont fait leur apparition sur la côte mardi matin, restant toutefois très minoritaires dans le flux.

« Libérez la frontière, nous sommes fatigués, on veut partir en Espagne », a crié l’un d’eux en direction des forces marocaines.

 

 

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