L’Écosse en route vers un second référendum?

Si Nicola Sturgeon était réélue avec une majorité absolue de 65 députés, elle pourrait invoquer la légitimité des urnes pour forcer l’organisation d’un second référendum.
Photo: Jeff J Mitchell / Pool / Agence France-Presse Si Nicola Sturgeon était réélue avec une majorité absolue de 65 députés, elle pourrait invoquer la légitimité des urnes pour forcer l’organisation d’un second référendum.

« Boris Johnson n’est pas immunisé contre la démocratie ! » Interrogée à l’émission matinale de Sky News à quelques jours des élections législatives écossaises, Nicola Sturgeon n’a pas hésité à filer la métaphore vaccinale. Alors qu’elle est créditée d’un excellent bilan sanitaire, la première ministre écossaise a tout de même botté en touche. Elle évitait ainsi de répondre à une embarrassante question sur les vaccins : si elle avait été membre de l’Union européenne, l’Écosse indépendante aurait-elle bénéficié du vaccin britannique ou serait-elle à la traîne dans la vaccination comme le sont la plupart des pays européens ?

Dans la dernière ligne droite de cette élection cruciale, alors que les indépendantistes du SNP se battent pour conserver leur majorité au parlement de Holyrood, chaque vote compte. « Jeudi, il ne fait pas de doute que les indépendantistes l’emporteront, explique Michael Fry, chroniqueur du quotidien indépendantiste The National. Il n’y a pas vraiment de suspense. Mais, toute la question est de savoir si le SNP décrochera la majorité absolue ou s’il devra compter sur un autre parti pour gouverner. »

Jeudi, il ne fait pas de doute que les indépendantistes l’emporteront. Il n’y a pas vraiment de suspense.

 

Un référendum sur le référendum

Alors qu’un Écossais sur deux est en faveur de l’indépendance, ce scrutin est devenu une sorte de référendum sur le référendum. Pour la plupart des observateurs, si Nicola Sturgeon était réélue avec une majorité absolue de 65 députés, elle pourrait invoquer la légitimité des urnes pour forcer l’organisation d’un second référendum comme elle le promet sur toutes les tribunes. Et cela malgré la fin de non-recevoir que lui oppose toujours Boris Johnson. Car, au Royaume uni, le parlement écossais n’a pas la compétence pour tenir une telle consultation sans l’accord de Londres.

Alors que le nombre d’électeurs en faveur de l’indépendance atteint des sommets, pour la première fois, trois partis indépendantistes sont en lice dans cette élection. En plus du SNP qui gouverne l’Écosse depuis 15 ans, les Verts, qui sont aussi indépendantistes, ont le vent en poupe. Jeudi, ils pourraient accroître le nombre de leurs députés qui n’est actuellement que de cinq. « Ils pourraient être les faiseurs de roi, explique le sociologue David McCrone de l’Université d’Édimbourg. D’autant plus qu’après 15 ans, le SNP connaît une certaine fatigue du pouvoir. C’est normal, le parti a besoin de se renouveler. » Cela n’empêche pas Nicola Sturgeon, qui fut ministre de la Santé de 2007 à 2012, d’être plébiscitée par deux Écossais sur trois pour sa gestion efficace de l’épidémie.

Mais, la véritable surprise de cette campagne fut la candidature inopinée de l’électron libre Alex Salmond. Après avoir été acquitté des allégations de harcèlement sexuel qui pesaient sur lui, celui qui a dirigé le SNP pendant deux décennies a fondé son propre parti. Appelé Alba (Écosse en gaélique), il pourrait jouer les perturbateurs. Car il n’est pas exclu que, grâce au scrutin de liste proportionnel qui sert à rééquilibrer le scrutin traditionnel par circonscription, Salmond puisse faire élire quelques députés.

Chose certaine, dit McCrone, « c’est le parti d’un seul homme. Salmond ne l’a fondé que pour se venger de Nicola Sturgeon qu’il accuse de ne pas l’avoir assez soutenu. » Dans ses publicités, celui qui se présente dans le Nord-Est semble s’adresser aux nationalistes de toujours. L’une d’elles évoque la bataille de Bannockburn en 1314 où l’Écossais Robert 1er Bruce a défait Édouard II d’Angleterre. Un vote pour Alba serait un vote pour une « super majorité » indépendantiste au Parlement, soutient celui qui pourrait aussi contribuer à diviser le vote.

Dans cette élection, la lutte est aussi féroce pour la seconde place. En 2016, les conservateurs l’avaient ravie aux travaillistes. Cette année, le chef conservateur, Douglas Ross, promet des investissements massifs dans les transports et la santé. Si l’exploit devait se rééditer, il confirmerait le déclin des travaillistes autrefois hégémonique en Écosse. Un déclin qui n’est pas sans rappeler celui que connaît la sociale démocratie presque partout en Europe, souligne David McCrone.

Une nouvelle stratégie

Depuis le Brexit, rejeté par 62 % des Écossais, le soutien à l’indépendance tourne autour de 50 % et dépasse même parfois la majorité. Un changement important depuis l’échec du référendum de 2014 ou le oui n’avait pas dépassé 45 %.

Même si elle dit toujours vouloir « un référendum légal », la première ministre écossaise a récemment haussé le ton. « Si Boris Johnson veut le bloquer [le référendum], il devra nous traîner en cour », a-t-elle déclaré à Glasgow. Cette nouvelle stratégie a été définie en janvier dernier dans un document gouvernemental appelé The Road to a Referendum. Sans négociations préalables, Holyrood pourrait invoquer l’article 30 du Scotland Act lui permettant de voter une loi dans des domaines normalement réservés à Westminster. Pour s’opposer au référendum, Londres n’aurait alors d’autre choix que d’en appeler à la Cour suprême.

« Il n’est pas certain que le SNP puisse tenir un second référendum tant que Boris Johnson sera à Westminster, estime Michael Fry. Il ne coopérera jamais avec le SNP. Quant à Bruxelles, elle ne supporterait pas que les Écossais tiennent un référendum sans l’autorisation de Londres comme l’ont fait les Catalans en 2017. »

Si Boris Johnson veut le bloquer [le référendum], il devra nous traîner en cour.

 

Nicola Sturgeon affirme que si le oui l’emportait, l’Écosse devrait bénéficier d’une procédure d’admission accélérée à l’Union européenne. Pourtant, malgré ses nombreuses pommes de discorde avec Londres, l’Europe demeure plus que discrète sur ce sujet. Le mois dernier, 170 personnalités du monde culturel ont signé une tribune afin d’inciter les 27 à ouvrir leur porte à une Écosse indépendante. Parmi elles, on trouvait l’écrivaine italienne Elena Ferrante et le philosophe français Étienne Balibar.

Difficile pourtant de voir l’Union européenne comme un « sauveur », dit Michael Fry. Certes, « le SNP a besoin d’une reconnaissance internationale, mais avec son énorme bureaucratie, l’UE est loin d’être attirante. Et elle l’est encore moins depuis l’échec de sa stratégie vaccinale. Il n’est pas exclu que, compte tenu de ce cul-de-sac, du moins tant que Boris Johnson sera là, la lutte pour l’indépendance de l’Écosse connaisse un déclin comme au Québec ». Pour en savoir plus long, il faudra attendre les résultats de jeudi.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément qu’Édouard II d’Angleterre avait remporté la bataille de Bannockburn en 1314, a été modifiée.

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