En France, un meurtre sordide devenu une affaire d’État

La semaine dernière, la Cour de cassation a annoncé que le meurtrier, Kobili Traoré, ne sera pas traduit en Cour d’assises. Dimanche, environ 20 000 personnes se sont réunies place du Trocadéro pour dénoncer ce jugement et réclamer un procès.
Photo: Geoffroy Van der Hasselt Agence France-Presse La semaine dernière, la Cour de cassation a annoncé que le meurtrier, Kobili Traoré, ne sera pas traduit en Cour d’assises. Dimanche, environ 20 000 personnes se sont réunies place du Trocadéro pour dénoncer ce jugement et réclamer un procès.

La polémique qui fait rage en France sur le meurtre sauvage de la retraitée juive Sarah Halimi tire-t-elle à sa fin ?

Cela fait plus de quatre ans que les juifs de France tentent de faire reconnaître le caractère antisémite de ce crime sordide survenu le 4 avril 2017 au petit matin dans le quartier de Belleville, à Paris. La semaine dernière, la Cour de cassation a annoncé que le meurtrier, Kobili Traoré, ne sera pas traduit en Cour d’assises. Les juges, qui n’ont pas hésité à qualifier le meurtre d’antisémite, ont cependant jugé son auteur irresponsable pénalement puisque, selon eux, il était atteint d’une « bouffée délirante » après avoir consommé du cannabis.

Dimanche, environ 20 000 personnes se sont réunies place du Trocadéro pour dénoncer ce jugement et réclamer un procès. L’affaire est remontée jusqu’au président Emmanuel Macron, qui a exigé un changement à la loi afin que l’abolition du discernement causé par une prise de stupéfiants n’exonère pas l’auteur d’un crime de sa responsabilité pénale. Un projet de loi sera bientôt présenté à l’Assemblée nationale.

Mardi, cinq psychiatres qui ont soumis le criminel à un examen défendaient pourtant leurs conclusions dans une tribune du quotidien Le Monde. Selon eux, la décision de déclarer Kobili Traoré inapte à subir son procès « ne revenait pas à occulter la barbarie » de son crime.

« Il voyait le diable partout »

C’est le 4 avril 2017, en pleine campagne présidentielle, que Kobili Traoré se présente au 30 rue de Vaucouleurs. C’est là qu’il habite avec ses parents ainsi que Sarah Halimi, sa voisine, une ancienne directrice de garderie à la retraite. Traoré est un multirécidiviste de 27 ans d’origine malienne condamné à plusieurs reprises pour violence, vol et trafic de drogue. Il fréquente aussi la mosquée du quartier, dont l’imam est connu pour ses prêches radicaux.

Le jeune homme n’a jamais consulté de psychiatre, mais, ce jour-là, après avoir consommé du cannabis (ce qu’il faisait depuis l’âge de 15 ans), « il voyait le diable partout », confia l’un de ses proches à la journaliste Sonia Lange, de France Info. Vers 4 heures du matin, il réveille ses voisins en les menaçant. Ceux-ci se réfugient dans une pièce et appellent la police. Après avoir récité des sourates du Coran, Kobili enjambe le balcon de l’appartement voisin pour s’y réfugier, dira-t-il. Chez Sarah Halimi, il voit une torah et un chandelier juif et se met alors à rouer de coups la retraitée avant de la jeter par la fenêtre en hurlant « Allah Akbar ».

Maîtrisé par les policiers qu’il menace de mort, Kobili Traoré sera examiné le jour même par un psychiatre et aussitôt interné dans un hôpital psychiatrique. En pleine campagne présidentielle, personne ne parle alors d’un crime antisémite. Pour briser le silence médiatique, il faudra plusieurs marches blanches, un manifeste signé par 300 personnalités, une pétition de 35 000 signatures et un ouvrage collectif. Préfacé par la philosophe Élisabeth de Fontenay, Le nouvel antisémitisme en France (Albin Michel) dit voir dans ce crime sordide le symbole d’un « nouvel antisémitisme », par ailleurs largement documenté dans les populations arabo-musulmanes.

À l’occasion d’une visite du premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, et pressé de toutes parts par les représentants de la communauté juive, Emmanuel Macron appellera finalement à faire « toute la clarté sur la mort de Sarah Halimi ». « Il faut nommer les choses. Ce drame est un assassinat antisémite ! » disent les avocats de la famille.

En juillet 2017, la mise en examen de Kobili Traoré pour « homicideinvolontaire » n’avait pas retenu le motif aggravant d’antisémitisme. « Si traiter une dame de sale juive, puis la massacrer et la défenestrer, ça ne suffit pas, il faut faire quoi ? » demandait alors le dessinateur Joann Sfar. Quatre ans plus tard, les juges de la Cour de cassation ont finalement retenu ce motif. Mais ils continuent à juger l’auteur du meurtre pénalement irresponsable.

Même si cela est vrai, « c’était à la Cour d’assises de trancher et de décider, au terme d’un débat contradictoire », affirmait cette semaine le philosophe Alain Finkielkraut dans Le Figaro. Selon lui, « pour le moment, une chose est sûre : Kobili Traoré avait l’esprit assez clair et cohérent, en pleine crise psychotique, pour déchaîner sa pulsion meurtrière sur une victime juive ».

Fou et antisémite ?

Peut-on être irresponsable pénalement et commettre un crime antisémite ? Toute la question est là. Pour les avocats de la famille, le caractère avéré de l’antisémitisme justifie à lui seul la nécessité d’un procès. D’autant que les experts ne sont pas unanimes.

Parmi les sept médecins qui ont examiné Traoré, Daniel Zagury a plutôt conclu à une simple altération du discernement. Pour ce dernier, la prise consciente de cannabis n’abolit pas le jugement. « Il y a toujours une part d’appréciation du réel », dit-il.

Dans certaines circonstances, la prise de drogue peut même être une circonstance aggravante, comme dans le cas d’un accident de voiture en état d’ébriété, par exemple. C’est aussi l’opinion du président, qui est sorti de sa réserve la semaine dernière. « Décider de prendre des stupéfiants et devenir alors “comme fou” ne devrait pas à mes yeux supprimer votre responsabilité pénale », a déclaré Emmanuel Macron.

Mais, pour la majorité des experts, Traoré avait beau fumer entre 10 et 15 joints par jour, il ne pouvait pas savoir que cette drogue pouvait provoquer chez lui une « bouffée délirante » et même un grave trouble schizophrénique. Le fait est rare et mal connu, a déclaré au magazine Marianne l’un des experts consultés par les juges, Paul Bensussan. Le psychiatre déplore d’ailleurs le fait que le cannabis est généralement considéré comme une « drogue douce ».

Décider de prendre des stupéfiants et devenir alors “comme fou” ne devrait pas à mes yeux supprimer votre responsabilité pénale

 

« Une autre réserve, dit-il, est qu’un procès, en particulier lorsqu’il concerne un malade mental criminel, permet rarement la compréhension espérée par les familles de victimes : le crime du sujet psychotique est par définition irrationnel et incompréhensible. Sa compréhension échappe à tous, et à l’auteur lui-même. »

Malgré la décision de la Cour de cassation, le débat semble loin d’être terminé. À la demande expresse d’Emmanuel Macron, un projet de loi sera déposé en mai afin de combler ce que le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, appelle un « vide juridique ». La sœur de Sarah Halimi entend même porter plainte en Israël, où la justice peut être saisie d’un crime commis sur un citoyen israélien.

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