En Pologne, les écologistes sur le qui-vive à Białowieża

Abritant 250 espèces d’oiseaux, 59 espèces de mammifères et des centaines de mousses en tout genre, la forêt primaire de Białowieża est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979.
Photo: Alek Sander Getty Images Abritant 250 espèces d’oiseaux, 59 espèces de mammifères et des centaines de mousses en tout genre, la forêt primaire de Białowieża est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979.

Chez bien des amoureux de la nature, en Pologne, un souvenir douloureux s’est récemment ravivé. Après les abattages controversés de 2017, voilà que le gouvernement autorise la reprise des coupes dans la forêt primaire de Białowieża, un véritable joyau écologique inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Un décor proprement lunaire. En bordured’un sentier de terre, le couvert végétal fait brusquement place à une clairière sans vie. De l’herbe desséchée, des troncs débités. Difficile de croire que l’on se trouve au cœur deBiałowieża, la dernière forêt primaire de plaine en Europe.

« C’est ici que s’est effectuée l’une des pires coupes à blanc dans cette forêt. Et on en voit les conséquences au sol : le tout est facilement inflammable. Les forestiers y ont replanté des chênes, mais leur chance de survie est très faible : une monoculture n’est pas compatible avec une telle forêt naturelle. »

Adam Bohdan connaît Białowieża comme sa poche. Voilà plus de dix ans que ce biologiste de 45 ans arpente, comme une sentinelle, la partie polonaise de ces 150 000 hectares de végétation millénaires, à cheval entre la Biélorussie et la Pologne. Activiste de la première heure, il n’est pas près d’oublier l’abattage de 190 000 m3 d’arbres impulsé en 2017 par le gouvernement polonais conservateur du PiS.

À certains endroits sont encore visibles les ornières des imposants engins forestiers, aptes à couper 300 arbres par jour. Un souvenir douloureux pour Adam qui, avec ses complices de l’époque, s’était interposé pour freiner le déboisement des machineries.

Le prétexte alors invoqué par les autorités ? Couper pour enrayer l’invasion du bostryche typographe, un scolyte qui s’engouffre sous l’écorce des épicéas pour s’y reproduire. Un argument qui n’a guère convaincu les environnementalistes. En effet, l’insecte xylophage a beau causer la mort de milliers de conifères, « il a toujours fait partie de l’écosystème de cette forêt, bien que le changement climatique accélère sa prolifération », argumente Adam Bohdan, pour qui Białowieża n’a rien d’une forêt ordinaire. Abritant le dernier sanctuaire de bisons d’Europe et une faune et flore sans pareil — 250 espèces d’oiseaux, 59 espèces de mammifères et des centaines de mousses en tout genre —, ce joyau naturel est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979.

Chef-d’œuvre de la nature

Là où les tronçonneuses sont passées en 2017 ont surgi des plantes envahissantes, déplore Adam. Mais ironiquement, Białowieża ne s’est jamais aussi bien portée depuis les débuts de l’industrie forestière, il y a une centaine d’années.

Devant la menace d’une sanction financière s’élevant à 100 000 euros par jour (150 000 dollars canadiens), brandie par la Cour de justice de l’Union européenne (UE) en cas de poursuite des coupes, le pouvoir polonais avait dû battre en retraite, fin 2017. Depuis, aucune exploitation à visée commerciale n’a été effectuée à Białowieża. « La forêt a repris son caractère sauvage, se réjouit Adam. On voit plus de cervidés, et les arbres morts sont plus abondants dans la forêt, ce qui est une richesse pour sa régénération. »

Sauf que les abatteuses reprendront bientôt du service. Tout un symbole, alors que cette année marque le centenaire du parc national de Białowieża, une zone de 10 500 hectares strictement protégés du côté polonais. Le 9 mars dernier, Varsovie a autorisé la reprise des coupes forestières dans deux secteurs de la forêt, totalisant ainsi 4300 m3 de bois prévus pour la vente. Le déboisement ne commencera qu’en septembre, une fois la saison de reproduction des oiseaux terminée, s’est tenu à préciser Edward Siarka, le vice-ministre de l’Environnement qui en a fait l’annonce. Reste que « la forêt est déjà morte, elle doit être sauvée », a-t-il soutenu.

Un constat partagé par Jaroslaw Krawczyk, porte-parole de la direction régionale de Forêts d’État, un organisme critiqué pour sa proximité avec le PiS. « Les épicéas infectés sont encore plus nombreux aujourd’hui ; cette mesure va ainsi nous permettre de procéder à l’entretien de la forêt », explique le responsable en uniforme, qui ne jure que par la lutte contre le scolyte. « Les forestiers se sont toujours occupés de cette forêt, et c’est aussi grâce à leur intervention que l’on doit ce chef-d’œuvre de la nature ! »

Exploitation « intensive »

Se faufilant entre de grands épicéas, Adam Bohdan nous conduit dans un secteur de Białowieża concerné par les coupes annoncées. L’ampleur du nouveau plan d’abattage est à des lieues de celui d’il y a quatre ans, mais l’activiste n’en reste pas moins sur le qui-vive. « Ce sera une exploitation intensive avec des conséquences écologiques puisqu’elle s’échelonnera sur trois mois seulement. Et puis, ils ont promis de ne pas couper des arbres centenaires, mais nous n’avons aucune raison de les croire, ayant déjà menti à ce sujet en 2017. »

Çà et là, des arbres ont été marqués d’une croix. Paire de jumelles autour du cou, Adam vient de détecter un spécimen rare, fixé à la cime d’un épicéa : le Lobaria pulmonaria, « un lichen très sensible à la pollution de l’air ». Il tapote aussitôt sur son GPS, en documente les coordonnées. « Évidemment, les forestiers ont omis cette espèce, qui est pourtant sous stricte protection de la loi polonaise. Cette zone devrait être préservée, nous enverrons donc ces informations à l’UNESCO pour sonner l’alerte », explique Adam.

Ils ont promis de ne pas couper des arbres centenaires, mais nous n’avons aucune raison de les croire

Dompter la forêt ou la laisser reprendre ses droits ? Voilà deux conceptions qui déchirent les 2000 habitants du village de Białowieża. Venue s’y enraciner il y a cinq ans, Marcelina Zimny est vite tombée sous le charme de cette biodiversité vieille de 10 000 ans. Un « trésor » scientifique pour cette paléontologiste de 44 ans, qui souligne néanmoins que vivre à Białowieża n’est pas paisible tous les jours. « Plusieurs habitants ne comprennent pas l’importance de protéger cet endroit, comme en élargissant le parc national. Le ton devient rapidement agressif, le dialogue s’empoisonne. »

Sur la rue principale, au pied de sa maison proprette, Ola est de ceux qui voient en cette forêt une mine de ressources à portée de main. « C’est honteux qu’en tant qu’habitante, j’achète du bois plus cher venant à 100 km d’ici », affirme cette retraitée de 82 ans, agacée. « Utiliser ces arbres morts serait au bénéfice de tout le monde. Si c’en était que de moi, il y a longtemps qu’ils auraient été retirés de la forêt, n’en déplaise aux écologistes ! »

Tout comme Ola il y a 60 ans, Łukasz Synowiecki, la quarantaine, vient d’obtenir sa licence de guide naturaliste dans la réserve du parc national. Lui, toutefois, se dit prêt à protester « dès que des coupes se reproduiront, puisque la meilleure façon d’aider la forêt, c’est de la laisser tranquille ». Autre génération, autre vision de la forêt.

Łukasz quitte le « Camp de la forêt » de Teremiski, un repère d’activistes à l’orée des bois, pour se joindre à un petit groupe d’amoureux de la forêt, car c’est jour de célébration pour les mordus de Białowieża, en ce 21 mars, Journée internationale de la forêt.

Sous la neige, dans la forêt, passent un tigre, puis un papillon, puis une vache… À l’origine de cette joyeuse promenade déguisée : Grażyna Chyra, 38 ans. Une façon pour cette ex-Varsovienne de montrer que Białowieża représente « notre paix et joie de vivre. Et que nous n’accepterons pas que l’on y tronçonne un arbre de plus. »

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