Paris est-il en train de devenir «moche»?

Sur Twitter, les exemples de dégradation urbaine ne manquent pas sous le mot-clic #SaccageParis. Depuis quelques semaines, des milliers de photos ont été publiées illustrant la saleté qui accable la capitale française. Aux photos de places publiques jonchées de poubelles, d’équipements tagués ou en ruine succèdent, entre autres, celles de l’avenue de l’Opéra encombrée de blocs de ciment et de bornes jaunes.
Photo: Twitter Sur Twitter, les exemples de dégradation urbaine ne manquent pas sous le mot-clic #SaccageParis. Depuis quelques semaines, des milliers de photos ont été publiées illustrant la saleté qui accable la capitale française. Aux photos de places publiques jonchées de poubelles, d’équipements tagués ou en ruine succèdent, entre autres, celles de l’avenue de l’Opéra encombrée de blocs de ciment et de bornes jaunes.

« Ah que c’est beau ! » s’exclame ironiquement Julien Davin. Ce boucher dans la cinquantaine originaire de l’Aquitaine n’en revient pas. Depuis cet automne, la petite avenue Gambetta où sa boucherie a pignon sur rue est devenue un parcours à obstacles où automobilistes et cyclistes serpentent entre d’affreux blocs de béton jaune la plupart du temps cassés et tagués. Un peu comme dans une ville en guerre.

Et Julien Davin est loin d’être le seul à constater l’enlaidissement de Paris. Le 23 mars dernier, il a suffi d’un simple tweet et d’une petite photo pour que la Toile s’emballe. Lorsque l’internaute anonyme qui anime le compte « PanamePropre » a créé le mot-clic #SaccageParis, il ne s’attendait pas à ce que, en deux semaines, 25 000 Parisiens lui emboîtent le pas. Depuis, des milliers de photos ont été publiées illustrant la saleté et les dégradations qui accablent la capitale.

Les exemples ne manquent pas. Aux photos de places publiques jonchées de poubelles, d’équipements tagués ou en ruine succèdent celles de l’avenue de l’Opéra encombrée de blocs de ciment et de bornes jaunes comme sous l’Occupation. Ici, on dénonce les graffitis qui détériorent le moindre banc public. L’instant d’après, un internaute dénonce l’abandon de la fontaine des Innocents qui ne fonctionne plus et semble délaissée au cœur du quartier des Halles. Sans oublier ces carrés d’herbes sauvages où les chiens font leurs besoins et qui ont remplacé un peu partout les élégantes grilles Alphand qui protégeaient les arbres de Paris depuis le baron Haussmann.

Une « honte nationale »

Il aura fallu quelques semaines pour que ces milliers de photos et de vidéos illustrant les dégradations subies par celle qu’on avait l’habitude d’appeler « la ville la plus belle du monde » forcent l’administration municipale à réagir. Comme par hasard, la campagne de 2020 n’avait-elle pas largement porté sur la propreté et l’enlaidissement de la ville ? Critiquée par son adversaire, Rachida Dati, Anne Hidalgo avait alors promis de doubler le budget de 550 millions d’euros (825 millions de dollars canadiens) consacré à la propreté. Une promesse que l’administration s’engage à tenir d’ici la fin de son mandat.

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À trois ans des Jeux olympiques, l’état de Paris est devenu « une honte nationale », estime la présidente de la fédération LR de Paris, Agnès Evren. Selon elle, « il y a un problème de propreté, mais aussi d’aménagement. C’est un fiasco esthétique ! » L’internaute Eric Klein parle, lui, de « massacre à la tronçonneuse ». Avec la crise de la COVID-19 et le départ des touristes, on aurait pu croire que la ville serait plus propre. C’est le contraire qui s’est produit.

La mairie invoque un taux d’absentéisme des employés municipaux plus élevé à cause de l’épidémie. Elle a réagi en dénonçant une campagne de dénigrement qui aurait, dit-elle, « beaucoup de proximité avec l’extrême droite » et interviendrait au moment précis où la mairesse, Anne Hidalgo, songe à se présenter à l’élection présidentielle. Une affirmation démentie par des journalistes de TF1 qui ont enquêté sur l’origine des tweets et selon qui « aucun indice ne laisse penser que c’est cette partie-là de l’échiquier politique qui est à l’origine de cette campagne ». Et le quotidien L’Union publié à Reims d’ironiser : « À Paris, la propreté est d’extrême droite ! »

Écrivaine et chroniqueuse à L’Express, Abnousse Shalmani dit avoir vu la ville où elle habite depuis trente-sept ans se dégrader continuellement. « C’est peu dire que je suis en colère », écrit-elle, déplorant des rues « de plus en plus sales », un mobilier urbain « formant une sorte de ZAD géante », des « jardinières chaotiques qui sont autant de pissotières », des pistes cyclables « comme autant de risques pour piétons, les rats se battant autour de poubelles éventrées, sans oublier la cacophonie née des embouteillages monstres, et le massacre de la rue de Rivoli ».

Contre-offensive de la VIlle

Il aura fallu quelques jours pour que l’administration admette l’existence d’« un problème » et déplore que, « comme toutes les villes de France », Paris soit confronté à « des incivilités ». La Ville a lancé une contre-offensive intitulée « Paris, c’est aussi ça » illustrant quelques réussites, comme la réfection de la place de la Nation. Une réussite malheureusement effacée par l’échec de celle de la place Gambetta, devenue un véritable goulot d’étranglement pour le trafic, et de la place de la République où, sept ans après la fin des travaux, les dalles du sol sont déjà délabrées.

Une grande partie des critiques concerne le mobilier urbain aux allures « écolo », comme ces blocs de granit brut posés devant le Panthéon en guise de bancs publics. Ou encore ces madriers en bois, dignes des Flintstones, posés à même le sol qui servent de banc devant l’hôtel de ville. De quoi regretter les gracieux bancs publics du XIXe siècle dessinés par l’architecte Gabriel Davioud et renommés à travers le monde. Comme si, pressé de démontrer que Paris n’était pas une ville-musée, on avait voulu rompre coûte que coûte avec l’élégance légendaire de la capitale.

Devant l’avalanche de critiques, en janvier, le premier adjoint de la mairesse, Emmanuel Grégoire, a lancé un « manifeste pour une nouvelle esthétique parisienne ». Il faut dire que, même à l’étranger, on s’inquiète de l’enlaidissement de la Ville lumière.

Dans Le Figaro, la présidente de la Coalition internationale pour la préservation de Paris, Mary Campbell Gallagher, déplorait que « la “modernisation” effrénée de Paris voulue par la mairie à travers des gratte-ciel et des bancs de ciment inclus, n’apporte rien à la beauté de la ville. Au contraire, elle l’enlaidit vers le point de non-retour ». Comme l’écrivait le président de SOS Paris, Olivier de Monicault, « toute architecture contemporaine doit s’intégrer harmonieusement dans le bâti existant et avoir pour premier souci la qualité de vie et la dimension humaine. Gardons tous à l’esprit que le patrimoine est une ressource non renouvelable ».

  

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