Feu l’ENA, l’école des élites françaises

Le président français, Emmanuel Macron, lui-même passé par cette école, comme trois autres des six derniers chefs de l’État français, a annoncé jeudi cette suppression de l’ENA et la naissance du nouvel institut, l’ISP.
Photo: Christophe Ena Associated Press Le président français, Emmanuel Macron, lui-même passé par cette école, comme trois autres des six derniers chefs de l’État français, a annoncé jeudi cette suppression de l’ENA et la naissance du nouvel institut, l’ISP.

Symbole pour certains d’un système de castes à la française, l’École nationale d’administration (ENA), qui forme les hauts fonctionnaires du pays, va être remplacée par un nouvel établissement présenté comme plus ouvert à la diversité et moins élitiste, l’Institut du service public.

Le président français, Emmanuel Macron, lui-même passé par cette école, comme trois autres des six derniers chefs de l’État français, a annoncé jeudi cette suppression de l’ENA et la naissance du nouvel institut, l’ISP, qui devra « sélectionner des profils moins déterminés socialement », selon le texte de son discours, réforme promise après la crise des « gilets jaunes » en 2019.

« L’ISP formera tous les élèves administrateurs de l’État et intégrera un tronc commun à 13 écoles de service public », « une révolution profonde en termes de recrutement » dans la fonction publique, a-t-il précisé devant 600 hauts fonctionnaires réunis en visioconférence, selon ce texte transmis par la présidence.

Des dizaines de ministres français, des chefs d’entreprise et des élèves de 134 pays sont passés par cette prestigieuse école créée en 1945 par le général de Gaulle, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pour « refondre la machine administrative », dont une partie avait collaboré avec l’Allemagne nazie, et doter la République d’un corps de grands serviteurs dévoués à l’État. Il s’agissait de passer un grand coup de balai, d’en finir avec la cooptation des élites et de démocratiser ainsi l’accès à la fonction publique.

Concours unique, scolarité gratuite et élèves rémunérés : l’ENA, installée à Strasbourg (Est) depuis 1991, est d’ailleurs un modèle parfois envié dans d’autres pays, dont les filières d’excellence affichent des coûts prohibitifs…

Néanmoins, elle « n’a pas réalisé le brassage social espéré », avec environ 70 % des élèves « ayant un père exerçant une profession supérieure », soulignait en 2015, année des 70 ans de l’école, une étude du Centre de recherches politique de Sciences Po (Cevipof).

Et malgré des tentatives d’ouverture, la vénérable institution, par laquelle sont aussi passés nombre de dirigeants étrangers, comme l’ex-président du Bénin Nicéphore Soglo, est accusée depuis longtemps d’être inégalitaire, réservée aux candidats dotés d’un bon bagage culturel — notamment pour franchir la barre de l’oral du concours d’entrée —, et finalement de produire des élites déconnectées du peuple.

Ascenseur social

Les « énarques hors sol » étaient notamment une des cibles du mouvement de protestation des gilets jaunes qui a agité la France en 2018-2019.

C’est dans le contexte de ce mouvement social des GJ que le président Macron avait créé la surprise en se prononçant pour la fermeture de l’ENA voici deux ans. Non « pas pour se donner le plaisir de supprimer » cette grande école, mais « pour bâtir quelque chose qui fonctionne mieux », avait-il expliqué, suscitant les hauts cris des partisans de l’ENA et des accusations de « démagogie ».

« L’ascenseur social fonctionne moins bien qu’il y a 50 ans », car la mobilité « est très faible », regrettait-il encore en février dernier en annonçant alors la création d’une filière d’accès à l’ENA réservée aux élèves issus des milieux modestes, pour quelques élèves par promotion.

La réforme annoncée jeudi prévoit que l’accès aux postes les plus prestigieux ne soit plus automatique à la sortie, « à 25 ans », « mais après s’être distingué par des résultats concrets, c’est-à-dire après plusieurs années d’expérience comme administrateur d’État et un processus de sélection que je veux méritocratique, ouvert et transparent », a affirmé le président français.

Ils intégreront donc un corps unique, celui des administrateurs de l’État, et « seront tous affectés à des fonctions opérationnelles, préfectorales, administrations déconcentrées, réforme prioritaire du gouvernement ».

« Le terrain comme première compétence », a-t-il lancé.

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