Le débat sur la fin de vie refait surface en France

La proposition de loi, qui déchire la majorité, n’a pas le soutien du gouvernement, qui ne souhaite pas lancer un tel débat en pleine épidémie à un an des élections présidentielles.
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse La proposition de loi, qui déchire la majorité, n’a pas le soutien du gouvernement, qui ne souhaite pas lancer un tel débat en pleine épidémie à un an des élections présidentielles.

En pleine épidémie de COVID-19, alors que tous les efforts sont concentrés à sauver des vies, le dépôt inopiné d’un projet de loi sur la fin de vie a pris toute la France par surprise. Sans le moindre préavis ni véritables débats préparatoires, jeudi, les députés examineront en effet un projet de loi destiné à garantir « une fin de vie libre et choisie ». L’initiative prise par le député d’un petit groupe d’opposition a même pris le gouvernement au dépourvu.

Si ce débat n’est pas tout à fait nouveau en France, c’est la première fois que l’hémicycle est directement saisi d’un texte sur ce qu’on nomme au Québec l’« aide médicale à mourir » et qu’on ne craint pas de désigner en France (et en Belgique) sous le vocable d’« euthanasie ».

C’est aussi la première fois qu’une proposition de loi sur ce sujet est adoptée par la Commission des affaires sociales et semble jouir d’un soutien qui va bien au-delà des clivages politiques. L’initiative est venue du député Olivier Falorni, un ancien élu socialiste expulsé du parti qui siège aujourd’hui dans le petit groupe d’opposition Libertés et Territoires, qui rassemble des élus d’origines diverses.

Une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect 

Le texte, proche de la loi sur l’euthanasie qui a cours en Belgique depuis 2014, propose que « toute personne capable majeure, en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause, lui infligeant une souffrance physique ou psychique qui ne peut être apaisée ou qu’elle juge insupportable  soit autorisée à réclamer une « assistance médicalisée permettant, par une aide active, une mort rapide et sans douleur ».

Comme en Belgique, le patient ferait part de son désir d’en finir à son médecin, qui serait tenu de consulter trois de ses confrères, dont un spécialiste de la maladie du patient. Ceux-ci seraient chargés de vérifier qu’il est condamné à plus ou moins brève échéance ainsi que de s’assurer du caractère « libre, éclairé, réfléchi et explicite » de sa demande.

Changement de philosophie ?

La proposition de loi, qui déchire la majorité, n’a pas le soutien du gouvernement, qui ne souhaite pas lancer un tel débat en pleine épidémie à un an des élections présidentielles. Le texte a déjà suscité plus de 3000 amendements et promet un débat houleux à l’Assemblée nationale. « J’espère que la conscience l’emportera sur la consigne », a déclaré Olivier Falorni.

Ce débat survient au moment où l’opinion favorable à l’aide médicale à mourir semble connaître un regain en France. Ce week-end, 270 députés issus de presque toutes les familles politiques signaient dans le Journal du dimanche une tribune favorable à l’examen de cette loi.

On y trouvait aussi bien la signature du député d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon (LFI) que celle de l’ancien ministre de la majorité François de Rugy (LREM), ou encore de la députée de droite Marine Brenier (LR).

En France, l’adoption d’une telle proposition de loi marquerait une rupture avec la philosophie qui inspire depuis 16 ans les parlementaires et que l’on pourrait résumer par les mots « ni euthanasie ni acharnement thérapeutique ». Adoptée en 2005, la loi Léonetti avait d’abord pour objectif d’autoriser les interruptions de traitement et de combattre l’acharnement thérapeutique en favorisant avant tout les soins palliatifs et le soulagement par tous les moyens possibles de la souffrance des malades. En 2016, un amendement à cette loi, adopté à l’unanimité de l’Assemblée nationale, avait même autorisé l’administration de sédatifs plongeant le patient dans une sédation profonde ou un coma artificiel provoquant indirectement la mort.

La France manque d’humanité au point de ne pas légaliser l’euthanasie

 

« Un texte sur l’euthanasie ou le suicide assisté marquerait une vraie rupture, affirmait mardi dans Le Figaro le père de ces deux lois, Jean Léonetti. Ce ne serait pas aller plus loin, mais aller ailleurs. L’interdit de tuer est un élément fondateur de notre droit. Dans une démocratie, on ne donne pas la mort. »

Fervent défenseur des lois Léonetti, le député de droite Stéphane Viry (LR) estimait néanmoins nécessaire d’« ouvrir un nouveau droit ». Le député soulignait à France 3 le fait que l’« on souffre dans certains territoires d’une insuffisance de compétences médicales pour assurer les soins palliatifs ».

Selon le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, une telle réforme serait aujourd’hui souhaitée par l’immense majorité des Français. Depuis plusieurs années, les sondages favorables (allant parfois jusqu’à 96 %) montrent une nette majorité favorable à l’aide à mourir. Mais les résultats varient selon la manière dont on pose la question.

Les opposants à la loi soulignent en effet que le premier choix des Français est toujours la suppression des douleurs (48 %), suivie du refus de l’acharnement thérapeutique (46 %). L’aide à mourir (24 %) ne vient que loin derrière.

Dans le monde culturel

Le débat est suffisamment vif pour susciter l’intervention de plusieurs personnalités du monde culturel. Mardi, le célèbre écrivain Michel Houellebecq publiait une tribune dans Le Figaro fustigeant l’euthanasie. Selon lui, « une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect ».

À l’opposé, à 77 ans, la chanteuse Françoise Hardy, atteinte d’un cancer du pharynx, a dit déplorer que « la France manque d’humanité au point de ne pas légaliser l’euthanasie ».

Comme la proposition soumise aux députés n’est pas soutenue par le gouvernement, le débat devra se clore dans la journée de jeudi, ce qui rend son adoption improbable compte tenu du nombre d’amendements sur la table. Ce n’est probablement que partie remise. En Europe, quatre pays ont légalisé l’« euthanasie active », ou l’aide à mourir : l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg.

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