Une «révolution tranquille» à la polonaise?

En janvier  dernier, des  manifestantes pro-choix  arborant l’éclair rouge, devenu emblème des Polonaises pour le droit à l’avortement, protestaient à Varsovie contre l’entrée en vigueur  de mesures  restreignant encore davantage le droit  à l’avortement au pays.
Wojtek Radwanski Agence France-Presse En janvier dernier, des manifestantes pro-choix arborant l’éclair rouge, devenu emblème des Polonaises pour le droit à l’avortement, protestaient à Varsovie contre l’entrée en vigueur de mesures restreignant encore davantage le droit à l’avortement au pays.

Dans le dernier bastion catholique d’Europe, une crise sans précédent traverse l’Église polonaise, jugée de mèche avec les conservateurs au pouvoir. Apostasies en hausse, slogans anticléricaux, chute dans les sondages... Une désaffection à l’égard de l’institution accélérée, surtout, par le récent durcissement du droit à l’avortement en Pologne.

En pointant l’affiche pro-choix qu’arbore sa fenêtre, tout en hautd’un immeuble de Varsovie, Sylwia Rudnik devient soudain émotive. Le fameux éclair rouge, orné d’un Wypierdalać (« Dégagez ! »), emblème des Polonaises pour le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Et pour cette quarantenaire, c’est aussi le symbole de son éveil politique.

« Avant la quasi-interdiction d’avorter en Pologne [entrée en vigueur le 27 janvier], je n’avais jamais participé à une manifestation. Ils ont déclenché, malgré eux, une révolution. » Surtout, cette psychologue de profession ne s’est pas limitée à battre le pavé pour exprimer sa colère, au plus fort de la contestation cet automne. Son dernier acte de protestation en date : l’apostasie. L’équivalent, pour elle, « de faire un doigt d’honneur à l’Église ».

C’est que Sylwia ne s’en cache pas, rayer son nom des registres du clergé constitue un « acte politique » à part entière. De mèche avec le gouvernement national-conservateur du parti Droit et Justice (PiS), l’Église polonaise a « tout fait pour influencer le verdict », le Tribunal constitutionnel — inféodé au parti au pouvoir — ayant tranché le 22 octobre contre le droit d’avorter en cas de malformation du fœtus, soit 98 % des IVG légales par an en Pologne. « Je ne peux rien faire pour changer la politique gouvernementale, l’apostasie est le seul moyen dont je dispose exprimer mon désaccord. »

Sylwia est loin d’être la seule à avoir entrepris une telle démarche. L’ampleur véritable du mouvement ? On ne saurait la quantifier avec exactitude : aucune donnée officielle à ce sujet n’a été divulguée. Sauf qu’après dix ans à l’arrêt, voilà que la comptabilisation de ces « désertions de la foi » va reprendre, a annoncé en décembre dernier l’Institut statistique de l’Église catholique. Le signe, sans doute, d’une onde de choc autour de l’avortement qui n’a pas fini d’ébranler l’institution. « Bien sûr, les évêques surveillent la situation actuelle », convient sobrement au Devoir une source épiscopale.

Pour l’heure, l’initiative Licznik Apostazji, un « compteur d’apostasies » virtuel lancé en novembre, recense près de 2400 personnes. Bien loin des quelque 459 apostasies répertoriées par l’Église en 2010.

Espoir de sécularisation

C’est une lame de fond qui traverse la société polonaise. En témoigne le taux d’opinion positive vis-à-vis de l’Église qui, en six ans, a périclité de 62 % à 41 %, révèle un récent un sondage de l’institut CBOS. Et ce, dans la foulée de l’arrivée au pouvoir du PiS, en 2015. Du jamais vu depuis 1989, dans une Pologne toujours catholique à 90 %. Autre tabou brisé : les slogans anticléricaux scandés par milliers, cet automne, pour contester ce durcissement sans précédent du droit à l’IVG. Un ras-le-bol exacerbé, aussi, par les multiples scandales de pédophilie ayant éclaboussé l’ecclésial polonais.

Assisterait-on à l’émergence d’une « révolution tranquille » à la polonaise, à l’instar de la Belle Province il y a 60 ans ? Cette sécularisation, Justyna, 42 ans, en appelle de ses vœux. « Avec le PiS, c’est comme si l’Église et le gouvernement agissaient comme un couple, en prenant toutes leurs décisions ensemble », raille cette habitante de Gorlice, dans le sud du pays, elle aussi nouvellement apostate.

« Certes, la situation politique n’a pas changé ces derniers mois, mais dans la tête de bien des gens, quelque chose a craqué. Car maintenant, quoique l’on pense de sujets comme l’apostasie ou l’avortement, cela n’a plus d’importance : on en discute, et c’est ainsi que l’on supprime les interdits », s’emballe Justyna. « Jamais de mon vivant je n’aurais pensé assister à une telle évolution : c’est comme si, enfin, on arrivait au XXIe siècle. »

Toujours est-il que la séparation de l’Église et de l’État n’est pas encore pour demain, tempère Magdalena Chrzczonowicz, sociologue et corédactrice en chef du média OKO.press. « Elle est écrite dans la Constitution, mais dans les faits, c’est tout autre. Il a toujours existé une alliance entre les gouvernements successifs et l’Église, au lendemain de la transition démocratique. Depuis cinq ans, ça ne fait qu’empirer », estime Mme Chrzczonowicz, qui rappelle que « des politiciens du PiS font des allocutions dans des églises en tant qu’acteurs de la cérémonie, sans compter la religion qui s’immisce de plus en plus dans les écoles ».

Une Pologne clivée

De cette omniprésence du religieux dans la vie publique, Maja Szwedzińska en a aussi assez. Attablée dans sa maisonnée de Józefosław, en lisière de Varsovie, cette mère divorcée de 46 ans raconte avoir cessé de participer à la messe. Une manière de ne plus servir de caution morale à l’Église, tombée en disgrâce, à ses yeux. Mais, contrairement à Sylwia ou à Justyna, pas question pour autant de faire une croix sur sa foi : elle est catholique et le restera. « L’Église vit dans une réalité parallèle, avec son discours anticontraception. Elle ne nous représente plus », lâche cette Polonaise à l’origine de Tekla, une plateforme de réflexion féministe et catholique visant à « renforcer la voix des femmes au sein de l’Église ».

Maintenant, quoique l’on pense de sujets comme l’apostasie ou l’avortement, cela n’a plus d’importance: on en discute, et c’est ainsi que l’on supprime les interdits

 

Réformer l’Église de l’intérieur, c’est aussi le credo Maria Palasz, une croyante de 33 ans. « Ce n’est pas en la quittant qu’on y changera quelque chose. Il faut continuer de talonner le clergé pour le rendre responsable », croit cette ancienne journaliste, qui a participé à l’écriture d’un livre-enquête titré Hypocrisie, portant sur des abus sexuels jusque-là restés impunis par l’Église. « Or, changer les mentalités, cela prend du temps. Beaucoup considèrent encore les prêtres comme des demi-dieux », poursuit-elle, dans une allusion à ce clivage qui déchire plus que jamais son pays.

Cette autre Pologne, proche du traditionalisme véhiculé par le PiS, elle s’incarne en la personne d’Elżbieta Oliwa-Kania, 52 ans. « Le catholicisme a toujours fait partie de notre histoire, c’est ce qui a permis à notre pays de survivre au communisme », philosophe cette pédiatre de 52 ans, rencontrée sur le parvis de la cathédrale Saint-Florian, en ce matin dominical. « Ce manque de respect croissant à l’encontre des valeurs familiales, je m’en désole. Ces apostasies correspondent à une perte de repères, c’est comme si rendre des comptes devant Dieu n’avait plus d’importance. »

À sa gauche, son mari, Andrzej*, acquiesce. Lors du scrutin législatif en 2019, il a fait partie des 6,8 % de Polonais ayant permis l’entrée au parlement de Konfederacja. Un parti d’extrême droite visant, entre autres, à mettre à bas « l’idéologie LGBT ».

* Prénom modifié

À voir en vidéo