Nicolas Sarkozy, dans les méandres de Bygmalion

La campagne du président sortant, alors en difficulté dans les sondages, s’était terminée par une série de grandes assemblées, dont un immense rassemblement sur la place de la Concorde. 
Photo: Eric Feferberg Archives Agence France-Presse La campagne du président sortant, alors en difficulté dans les sondages, s’était terminée par une série de grandes assemblées, dont un immense rassemblement sur la place de la Concorde. 

Deux semaines après le jugement, la poussière n’est toujours pas retombée sur la condamnation de Nicolas Sarkozy à un an de prison ferme pour corruption. Pourtant, dès mercredi, il sera à nouveau sur le banc des accusés.

Dans ce nouveau feuilleton judiciaire, Nicolas Sarkozy est accusé d’avoir financé illégalement sa campagne présidentielle de 2012. Le candidat de la droite aurait alors autorisé un dépassement de 19 millions d’euros de ses dépenses électorales, soit près du double du plafond autorisé fixé à 22,5 millions d’euros. La campagne du président sortant, alors en difficulté dans les sondages, s’était terminée par une série de grandes assemblées, dont un immense meeting sur la place de la Concorde. Un effort de dernière minute qui n’avait pourtant pas empêché le socialiste François Hollande de l’emporter de peu.

La tradition du « n’importe quoi »

Sur le banc, 13 autres accusés doivent répondre d’accusations encore plus graves, soit d’escroquerie et de faux et usage de faux. Au cœur de cette affaire se trouve l’agence de communication Bygmalion. Créée par deux proches de l’ancien président de l’UMP, Jean-François Copé, elle aurait tenu une double comptabilité, surfacturant certaines prestations du parti afin de pouvoir camoufler en retour le dépassement du plafond de dépenses de la campagne présidentielle.

En 2014, c’est l’hebdomadaire Le Point qui avait mis le feu aux poudres en révélant que la société avait surfacturé un certain nombre de ses prestations. Peu après, le quotidien Libération révélait que cette surfacturation estimée à 18 millions d’euros avait servi à financer la campagne présidentielle. En mai 2014, l’avocat Patrick Maisonneuve crachait le morceau et reconnaissait que telle était la raison pour laquelle la société s’était fait imposer de fausses factures.

Reste à savoir qui a pris cette décision et surtout si le président était au courant. Ce sera tout l’objet du procès. Depuis quelques semaines, les reportages se sont multipliés afin d’éclairer sous tous les angles possibles ce qui apparaît comme une gigantesque manœuvre politique. Dans l’émission Complément d’enquête, sur France 2, l’ancien directeur de campagne de Nicolas Sarkozy, Guillaume Lambert, y allait de révélations accablantes.

Le haut fonctionnaire soutenait avoir mis en garde à plusieurs reprises le président contre ces dépenses excessives. « Je lui indique la nécessité de faire des économies dans la campagne, de réduire un certain nombre de postes de dépense », dit-il. Des avertissements que Nicolas Sarkozy a visiblement ignorés puisqu’il multiplia par trois le nombre d’assemblées à grand déploiement.

L’organisateur de ces assemblées, Franck Attal, a minutieusement expliqué comment fonctionnait ce système de surfacturation. Il s’agissait de multiplier les conventions politiques de l’UMP et d’en faire exploser le prix afin de pouvoir rembourser les factures, bien réelles celles-là, de la campagne. Sans aller jusqu’à dire qu’il savait tout, Attal accuse Nicolas Sarkozy de ne pas assumer ses responsabilités. Sur BFMTV, l’ancien président avait même déclaré ne pas connaître le nom de la société Bygmalion. Une chose parfaitement impossible, selon Attal.

Les dirigeants de l’UMP ont toujours nié ces révélations, à l’exception de Jérôme Lavrilleux, ancien directeur de cabinet du secrétaire général du parti, Jean-François Copé. Selon lui, cette incurie financière s’inscrit « dans la grande tradition du tout le monde fait n’importe quoi pour les campagnes présidentielles ». « L’important, c’est que le chef soit content », a déclaré sur France 2 celui qui fut aussi directeur adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy. Rien de nouveau sous le soleil, dit-il, à la différence près que cela se payait autrefois « en liquide ». Il se pourrait donc que la campagne de 2012 ait été « bien plus propre » que les précédentes, a-t-il déclaré à Libération.

Que savait Sarkozy ?

Ce témoin clé, qui s’occupe aujourd’hui d’un gîte en Dordogne, dit pourtant douter que Nicolas Sarkozy ait eu connaissance de ces comptes. Pour sa défense, l’ancien président devrait invoquer le fait qu’en 2017 la décision de le renvoyer devant le tribunal correctionnel n’avait pas fait l’unanimité. Le juge Renaud Van Ruymbeke considérait que les faits n’étaient pas constitués.

Pour les journalistes du MondeGérard Davet et Fabrice Lhomme, qui rééditent ces jours-ci leur grande enquête Histoire secrète de la Droite française(Pluriel), cette affaire est celle qui alittéralement fait éclater la droite en France. Récemment, nos collègues décrivaient Nicolas Sarkozy comme un homme « en guerre » dont « la stratégie qui s’ébauche […] va prendre les contours brumeux d’un écran de fumée, où l’on distingue les traits d’un grand brûlé de la politique : Jean-François Copé ». L’entourage de l’ancien président laisse en effet entendre que ces sommes surfacturées n’auraient jamais été englouties dans la campagne, mais plutôt dans un trésor de guerre qui dormirait dans un compte en Israël. L’ancien patron de l’UMP a beau avoir été innocenté par le juge Tournaire, ce dernier avait trouvé « étonnant » qu’il n’ait « pas cherché à comprendre les raisons pour lesquelles son parti se trouvait au bord du défaut de paiement ».

« Je continue à me demander où est passé l’argent », répète Nicolas Sarkozy à qui veut l’entendre. Les juges d’instruction estiment quant à eux détenir la preuve que l’ancien président a sciemment dépassé le plafond des dépenses électorales. Celle-ci ne permettrait pas pour autant d’affirmer que c’est lui qui a ordonné ces fraudes ou même qu’il en était informé.

Une fois ce procès terminé, Nicolas Sarkozy ne sera pas encore au bout de ses peines. Il devra répondre aux accusations sur le financement libyen de sa campagne de 2007. Un procès dont la date n’a toujours pas été fixée.

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