Le Royaume-Uni veut combattre «la censure et le bâillon» dans les universités

En 2019, l’annulation par l’Université de Cambridge (sur la photo) d’une série de conférences du célèbre et controversé professeur de psychologie canadien Jordan Peterson avait fait grand bruit. Des groupes militants lui reprochaient ses positions sur le féminisme et les personnes transgenres.
Photo: Justin Tallis Agence France-Presse En 2019, l’annulation par l’Université de Cambridge (sur la photo) d’une série de conférences du célèbre et controversé professeur de psychologie canadien Jordan Peterson avait fait grand bruit. Des groupes militants lui reprochaient ses positions sur le féminisme et les personnes transgenres.

Après le premier ministre du Québec, François Legault, et la ministre française de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, c’est au tour du Royaume-Uni de s’inquiéter du sort réservé à la liberté de parole dans les universités. Le gouvernement de Boris Johnson s’apprête même à légiférer afin de renforcer une liberté qui « est au cœur de notre démocratie », a déclaré le premier ministre.

Réalisant ainsi une promesse électorale de Boris Johnson, son ministre de l’Éducation, Gavin Williamson, vient de déposer un projet de loi destiné à combattre « la censure et le bâillon » qui seraient imposés aux professeurs et aux étudiants par certains courants politiques très influents. Ce projet de loi vise à combattre « l’émergence d’une culture de l’intolérance concernant la liberté d’expression au sein de minorités particulièrement actives sur les campus », peut-on lire dans le document qui accompagne le projet de loi.

Les universités à l’amende

La loi permettra notamment aux étudiants, aux professeurs et aux conférenciers invités de poursuivre l’université s’ils considèrent que leur droit d’expression a été brimé ou s’ils ont été censurés. Le projet crée aussi un poste de rapporteur (« free speech champion »), personne qui sera chargée d’enquêter sur les transgressions à la liberté d’expression et de proposer des solutions. De nouvelles exigences en matière de liberté d’expression seront aussi imposées aux universités qui voudront avoir accès à un financement public. L’organisme indépendant Office for Students (OfS), responsable de la réglementation de l’éducation supérieure au Royaume-Uni, pourra même imposer des amendes aux universités délinquantes. Les personnes brimées ou censurées pourront être dédommagées. Ces mesures s’appliqueront aussi aux syndicats étudiants.

Dès le dépôt du projet de loi, l’opposition a accusé le gouvernement d’exagérer ces cas de censure et de ne pas respecter l’indépendance des universités. Jo Grady, la secrétaire générale du University and College Union, qui regroupe 120 000 employés d’universités, jugeait « incroyable qu’au beau milieu d’une pandémie, le gouvernement semble plus enclin à combattre de chimériques menaces à la liberté d’expression qu’à maîtriser les dangers réels que le virus fait courir au personnel et aux étudiants ».

Même réaction au National Union of Students, dont la vice-présidente, Hillary Gyebi-Ababio, affirmait qu’« il n’y a aucune preuve d’une crise de la liberté d’expression sur les campus ». Selon l’association Universities UK, qui représente les 140 universités du Royaume-Uni, « il y a suffisamment d’obligations légales imposées aux universités pour assurer le respect de la liberté d’expression ».

Il n’y a aucune preuve d’une crise de la liberté d’expression sur les campus 

Pourtant, depuis plusieurs années, de nombreux cas de censure ont fait la manchette. En 2019, l’annulation par l’Université de Cambridge d’une série de conférences du célèbre et controversé professeur de psychologie canadien Jordan Peterson avait fait grand bruit. Des groupes militants lui reprochaient ses positions sur le féminisme et les personnes transgenres.

L’année suivante, c’est Amber Rudd, ancienne ministre de l’Intérieur de Theresa May, qui fut interdite d’accès à la célèbre Université Oxford. Des étudiants lui reprochaient ses politiques en matière d’immigration. Dans la même université, lors d’une conférence tenue en 2010, l’historienne féministe Selina Todd a aussi été menacée et censurée par des militants transgenres. Même la figure historique du féminisme Germaine Greer fut l’objet d’une campagne de boycottage à l’Université de Cardiff.

« Les choses ont empiré »

Si l’opposition travailliste rejette le projet de loi, elle reconnaît néanmoins le problème. « Nous devrions laisser les universités et les syndicats étudiants le résoudre eux-mêmes », a déclaré David Blunkett, ancien ministre de l’Éducation de Tony Blair. Si l’ancien ministre conservateur Kenneth Baker soutient les mesures proposées, il estime lui aussi qu’il serait préférable que les universités s’en occupent elles-mêmes.

« On ne nous a donné aucune idée de l’importance du problème que cette proposition cherche à résoudre. En cette absence, il est tentant de penser que l’on exagère », a déclaré au Guardian le vice-chancelier de l’Université de Sunderland, David Bell.

Pour preuve de ses dires, le ministre de l’Éducation a fourni deux études réalisées par le think tank conservateur Policy Exchange et le King’s College de Londres. Selon cette dernière étude, 44 % des Britanniques et 35 % des étudiants estimaient que la liberté d’expression était menacée par la « culture de la sécurité émotionnelle » (« safetyism ») présente dans les universités. L’étude montrait aussi que 30 % des étudiants considérés comme militants ou libertariens considéraient que la violence et le chahut étaient des moyens acceptables afin de combattre des points de vue jugés offensifs ou intolérants. Enfin, 25 % des étudiants interrogés disaient craindre d’exprimer leur opinion de peur des réactions de leurs pairs. Ce chiffre atteint 37 % chez les étudiants qui se considèrent comme conservateurs.

« Les choses ont empiré pour les professeurs et les étudiants, a déclaré sur Radio 4 Selina Todd, qui a elle-même été boycottée. Beaucoup de ceux que je rencontre me disent sous le sceau de l’anonymat combien ils ont peur de parler publiquement. » En décembre, les professeurs de l’Université de Cambridge rejetèrent la proposition du vice-chancelier qui voulait faire du « respect » une règle de la libre expression des idées sur le campus. « Personne n’a l’obligation de respecter des idées qu’il juge ignares et dangereuses », a écrit le chroniqueur du magazine The Spectator Nick Cohen.

Dans le Telegraph, Eric Kaufmann, professeur de sciences politiques du Birkbeck College, juge cette loi nécessaire, car, dit-il, « la longue tradition anglaise de liberté d’expression ne peut pas être tenue pour acquise ». En 2015, un site Internet avait même été créé afin de classer les universités en fonction de la plus ou moins grande liberté de parole qui y régnait (Free Speech University Rankings). Il a été fermé depuis.

 

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