En Pologne, l'avenir du charbon part en fumée

«Bienvenue dans ce foutu enfer!», est-il écrit sur un muret de béton affichant les armoiries défraîchies de la ville polonaise de Bytom.
Photo: Patrice Senécal Collaborateur Le Devoir «Bienvenue dans ce foutu enfer!», est-il écrit sur un muret de béton affichant les armoiries défraîchies de la ville polonaise de Bytom.

La Pologne promet de fermer d’ici 2049 l’ensemble des dernières mines de charbon sur son territoire. Une décision qui fait craindre le pire à bien des habitants de la Silésie, région au sud du pays où « l’or noir » est roi. Incursion au coeur du plus grand bassin minier d’Europe qui va toujours au charbon, mais plus pour longtemps.

« Bienvenue dans ce foutu enfer ! » Sur un muret de béton affichant les armoiries défraîchies de Bytom, le message est pour le moins saisissant. Porteur de sens, surtout. Dans cette ruelle de Bobrek, un quartier paupérisé de cette ville de 166 000 âmes, les déchets jonchant le sol se mêlent au décor des façades noircies par le smog.

Qu’ils semblent loin, les temps prospères de cette kolonia — l’une de ces innombrables cités-dortoirs ouvrières en Pologne —, où cinéma, théâtre, restaurant et même casino faisaient battre le cœur du quartier. À 40 ans, Łukasz Trembaczowski est bien placé pour en parler, lui qui a grandi à Bytom. « Vous voyez cette cour ? Quand l’industrie du charbon tournait encore à plein
régime, c’est là que les gens socialisaient », se remémore le sociologue de l’Université de Katowice, en Silésie. « Avant, les travailleurs qui y vivaient n’avaient pas besoin de faire autre chose que de se rendre au boulot. Tous les besoins économiques et sociaux, y compris les factures d’électricité, étaient pourvus par la mine étatique. »

Le charbon, c’est ce qui fait vivre nos familles. C’est un peu comme si on disait à un médecin de faire de la peinture parce qu’on ferme son hôpital !

 

Puis, les premières restructurations postcommunistes ont tout fait basculer à Bobrek. À commencer par la fermeture de l’usine sidérurgique locale, il y a près de 30 ans. Des sept mines jusque-là actives en 1989, il n’en reste qu’une. Et la majorité des quelque 5000 habitants de ce quartier aujourd’hui rongé par l’alcoolisme vit de l’aide sociale.

Comme pour rappeler cet âge d’or industriel révolu, une longue cheminée rouge et blanc surplombe les chaumières, sous les yeux de Łukasz. En plus d’avoir supprimé des emplois, la fermeture des mines a constitué « une perte de repères pour les habitants d’ici, leur rythme de vie s’étant arrêté subitement ».

Mais cet observateur de la vie sous terre ne se fait pas d’illusion : le divorce de la Pologne avec son « or noir » lui semble inéluctable. « Plusieurs localités comme Bytom ont pâti des fermetures dans les années 1990, mais ces dernières ont été mal préparées », avance-t-il. Et c’est justement cette image de cité désolée que brandissent, en contre-exemple, grands groupes énergétiques et syndicats pour justifier le maintien de l’exploitation du pire combustible fossile pour la planète.

Résistance

Cette frilosité à l’idée de tourner la page du charbon a aussi longtemps été le propre des gouvernements en Pologne. Celui du parti national conservateur au pouvoir, le PiS, n’y fait pas exception. En pleine conférence mondiale sur le climat à Katowice (COP24), il y a trois ans, le président du pays, Andrzej Duda, faisait savoir qu’il « serait difficile d’abandonner totalement cette ressource, qui nous assure une souveraineté énergétique ».

Sauf que, depuis, le ton a changé. Fin septembre 2020, le gouvernement s’est résolu — sous l’impulsion de la politique de neutralité carbone de Bruxelles — à fermer l’ensemble des dernières mines sur son territoire d’ici 2049. C’est la première fois que Varsovie annonce une date de sortie du charbon, matière qui génère 70 % de l’électricité en Pologne et qui fait du pays, de loin, le plus gros « charbonnier » de l’Union européenne.

Photo: Hélène Bienvenue Collaboration Le Devoir Une usine désaffectée. Les premières restructurations postcommunistes ont tout fait basculer à Bobrek. À commencer par la fermeture de l’usine sidérurgique locale, il y a près de 30 ans. Des sept mines jusque-là actives en 1989, il n’en reste qu’une.

Au sein du bassin houiller de Silésie, où se concentre la majorité des 80 000 mineurs actifs du pays, tous ne sont pas prêts à s’affranchir de cette dépendance énergétique. Du moins, pas aussi rapidement, de l’avis de Bogusław Ziętek, à la tête du syndicat Sierpień 80. « Il nous faut plus de temps, liquider l’industrie ne pourra pas se faire avant 2060 », assure l’ingénieur de formation, dans son bureau au cœur de Katowice, surnommée la « capitale européenne du charbon ».

« Ce processus nécessite un plan et des moyens solides, mais il n’en est rien : le gouvernement se moque des mineurs et des cinq millions d’habitants de Silésie, avec ce document pathétique de quatre pages qui nous a été envoyé en janvier », affirme-t-il. En cause : le fameux « contrat social », censé sceller le sort des travailleurs de l’industrie, toujours en cours de négociation entre État et syndicats. « La mine, ce n’est pas une fabrique de bonbons : ce qu’on y extrait à des centaines de mètres sous terre, ce sont des investissements importants pour le long terme. Et sa liquidation, c’est aussi la disparition de notre identité régionale. »

Une industrie en déclin

Une inquiétude partagée par Rafał Rzaczek. Comme beaucoup de Silésiens, c’est par « tradition familiale » qu’il fait le même métier que les trois générations de mineurs l’ayant précédé. Voilà cinq ans seulement que ce jeune machiniste de 28 ans œuvre à la mine de Bielszowice, à Ruda Śląska. C’est dans cette même localité, à une dizaine de kilomètres au sud de Bytom, que sera donné le coup d’envoi des premières fermetures de mines, avec celle de
Pokój, prévue dans quelques mois.

Celle de Rafał est censée cesser ses activités dans trois ans. Et, comme bien de ses collègues « qui n’envisagent pas leur avenir autrement qu’à la mine », pas question pour lui de se reconvertir. « S’il le faut, je déménagerai pour travailler sur un autre gisement. Le charbon, c’est ce qui fait vivre nos familles. C’est un peu comme si on disait à un médecin de faire de la peinture parce qu’on ferme son hôpital ! »

Photo: Hélène Bienvenue Collaboration Le Devoir Fonderie de Ruda Śląska, datant de 1840. C’est dans cette localité de 130 000 habitants, à une dizaine de kilomètres au sud de Bytom, qu’était inaugurée une des toutes premières mines de Pologne, il y a près de 270 ans. La fermeture de la mine de Pokój est maintenant prévue dans quelques mois. Celle de Bielszowice est censée cesser ses activités dans trois ans.

Reste que Rafał ne s’en cache pas : les écoles de mineurs comme celle où il a étudié, à Gliwice, séduisent de moins en moins. À l’image d’un secteur qui, lui aussi, périclite, maintenu sous perfusion par l’État : il ne reste qu’une vingtaine de mines exploitées en Pologne, bien loin des 70 qui employaient près de 400 000 personnes en 1990.

Un manque de rentabilité dont bien des habitants de Ruda Śląska sont au fait. « On a conscience que c’est la fin de l’industrie minière, et on l’accepte », concède le vice-maire de la ville, Krzysztof Mejer, tout en déplorant l’opacité du gouvernement dans ce dossier. « La décision prise en septembre, nous l’avons apprise dans les médias ! La transition devra se faire de manière réfléchie, planifiée, concertée et acceptée par la population, y compris localement. On ne sait pas combien de ces mineurs vont perdre leur emploi, prendre leur retraite anticipée ou iront travailler dans d’autres mines… Ruda Śląska dispose d’atouts, mais sans ces informations, nous ne sommes pas en mesure d’aborder la suite sereinement. »

N’empêche, pour ce défenseur des ressources renouvelables, l’impératif de sortie du charbon se trouve ailleurs : rendre l’air de Ruda Śląska plus respirable. Un objectif qui semble tomber sous le sens, dans une Pologne qui compte 33 des 50 villes les plus polluées d’Europe. Sans compter les 50 000 décès prématurés que cause le smog chaque année.

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