La Catalogne réélit le bloc indépendantiste

Avec une participation passée de 68% à 53,5%, les électeurs catalans se sont déplacés en masse, malgré le fait que l’Espagne compte parmi les pays les plus touchés par le coronavirus. Sur notre photo, des préposés au scrutin vêtus de combinaisons complètes de protection attendaient toujours les électeurs en soirée, à Barcelone.
Photo: Emilio Morenatti Associated Press Avec une participation passée de 68% à 53,5%, les électeurs catalans se sont déplacés en masse, malgré le fait que l’Espagne compte parmi les pays les plus touchés par le coronavirus. Sur notre photo, des préposés au scrutin vêtus de combinaisons complètes de protection attendaient toujours les électeurs en soirée, à Barcelone.

Les sept millions de Catalans ont accordé une fois de plus une majorité aux partis indépendantistes à l’occasion des élections précipitées qui se sont tenues dimanche dans des conditions exceptionnelles en pleine pandémie de COVID-19. Même si les socialistes (PSC) de Salvador Illa arrivent à égalité en nombre de députés (33), ce sont les indépendantistes modérés d’Esquerra Republicana (ERC), dirigés par Pere Aragonès, qui devraient former le prochain gouvernement. Ce parti de gauche presque centenaire n’avait pas dirigé la Catalogne depuis la déclaration d’indépendance de cette région du nord de l’Espagne sous la Seconde République espagnole, dans les années 1930.

C’est même la première fois que les partis indépendantistes rassemblent dans une élection plus de 50 % des voix. « Le résultat de ces élections en Catalogne est sans appel. Il y a une majorité de députés indépendantistes au Parlement et, aujourd’hui, une nouvelle étape doit commencer. Nous voulons sortir de cette crise en ne laissant personne derrière », a déclaré le futur président Aragonès.

Les électeurs semblent avoir fait le choix du pragmatisme, même si les deux partis [ERC et JxCat] sont pratiquement à égalité et que cela s’est joué à quelques milliers de voix

 

Avec 33 députés, le candidat socialiste vedette parachuté à la dernière minute par Madrid, l’ancien ministre de la Santé Salvador Illa, n’est pas parvenu à obtenir la majorité décisive qui aurait pu lui permettre de former un gouvernement. Longtemps donné en tête par les sondages, Illa avait quitté son ministère à Madrid en pleine pandémie de COVID-19 afin, disait-il, de « tourner la page de l’indépendance ». Désavantagé par le système électoral, le PSC voit le nombre de ses députés passer de 17 à 33. Il est loin de répéter l’exploit que les centristes de Ciudadanos avaient accompli en 2017 en faisant élire 36 députés.

Les trois partis indépendantistes qui siégeront au Parlement — ERC (33 députés), JxCat (32 députés), CUP (9 députés) — ne devraient avoir aucune difficulté dans les jours qui viennent à réunir les 68 députés qui permettent de former un gouvernement. ERC devrait prendre la direction de la coalition dirigée depuis 2017 par JxCat, le parti de l’ancien président Carles Puigdemont aujourd’hui en exil. « L’indépendance a gagné une fois de plus », a déclaré celui-ci de Bruxelles. Reste à savoir si la CUP, un parti indépendantiste d’extrême gauche aux décisions imprévisibles, choisira de participer au gouvernement ou de s’abstenir.

Négocier l’amnistie

« Les électeurs semblent avoir fait le choix du pragmatisme, même si les deux partis [ERC et JxCat] sont pratiquement à égalité et que cela s’est joué à quelques milliers de voix », dit l’historien Joan B. Culla. En campagne, la candidate de JxCat Laura Borràs avait affirmé que si les partis indépendantistes obtenaient dimanche plus de 50 % des voix, il faudrait appliquer la déclaration d’indépendance signée le 10 octobre 2017, mais aussitôt suspendue.

Après la lutte contre la pandémie qui frappe la Catalogne, Pere Aragonès se donne comme priorité de négocier avec le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, une amnistie pour les neuf prisonniers politiques condamnés par la Cour suprême à des peines de 9 à 13 ans de prison. Pour cela, ERC entend profiter du soutien parlementaire que son parti offre à Pedro Sánchez à Madrid depuis 2018 et sans lequel les socialistes pourraient difficilement se maintenir au pouvoir.

 

ERC propose aussi de tenir un nouveau référendum sur l’indépendance de la Catalogne qui, contrairement à celui de 2017, serait organisé avec l’accord de Madrid. Une proposition qui n’a reçu pour l’instant qu’une fin de non-recevoir à Madrid.

Du côté des unionistes, opposés à l’indépendance, le gagnant de 2017, Ciudadanos, voit le nombre de ses députés s’effondrer et passer de 36 à 6. Ses électeurs semblent en majorité passés au parti socialiste, mais aussi au nouveau parti d’extrême droite Vox. Pour la première fois, ce parti fait une entrée fulgurante au Parlement catalan, comme il l’a fait depuis trois ans aux Cortès de Madrid et dans trois autres Parlements régionaux. Avec 11 députés, il devient le premier des petits partis, loin devant Ciudadanos (6) et le Parti populaire (3), qui devient, lui, une force marginale.

Circonstances inédites

Cette élection passera certainement à l’histoire comme la plus surréaliste à s’être jamais tenue en Catalogne. Non seulement elle a été précipitée par la destitution du président Quim Torra, révoqué par la Cour suprême espagnole pour avoir arboré les couleurs de l’indépendance catalane sur la façade du palais de la Generalitat, mais elle s’est tenue à l’encontre de la volonté du Parlement, qui avait souhaité la reporter en mai à cause de l’état d’urgence sanitaire. Le report voté par tous les partis, à l’exception des socialistes, fut annulé par le tribunal, qui a jugé que le Parlement n’avait pas cette compétence.

Avec une participation passée de 68 % à 53,5 %, les électeurs catalans se sont tout de même déplacés en masse, malgré le fait que l’Espagne compte parmi les pays les plus touchés par l’épidémie. Les personnes âgées ainsi que les plus fragiles ont été incitées à aller voter dans la matinée. La période de 19 h à 20 h a été réservée aux personnes infectées ou soupçonnées de l’être. Pour la première fois, 270 000 personnes ont voté par correspondance.

« Le socialisme a gagné les élections. Une nouvelle fantastique pour rendre possibles le changement et les retrouvailles », a tweeté de Madrid le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez. Ses réactions seront scrutées de près dans les jours qui viennent puisque la Catalogne est aujourd’hui dirigée par un parti indépendantiste dont dépend sa majorité parlementaire.

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