Le Royaume-Uni entre dans une nouvelle ère, hors de l’Union européenne

Les habitants de la ville frontalière de Douvres ont majoritairement voté pour le Brexit mais beaucoup redoutent la pagaille si les nouvelles formalités ralentissent la circulation et allongent les files de camions à la frontière, surtout la semaine prochaine.
Photo: Lewis Joly Pool via Agence France-Presse Les habitants de la ville frontalière de Douvres ont majoritairement voté pour le Brexit mais beaucoup redoutent la pagaille si les nouvelles formalités ralentissent la circulation et allongent les files de camions à la frontière, surtout la semaine prochaine.

Les amarres sont larguées : le Royaume-Uni est entré dans une nouvelle ère jeudi après sa sortie du marché unique européen, un « moment incroyable » parachevant la rupture historique du Brexit, selon son grand artisan, le premier ministre Boris Johnson.

À 23 h 00 locales et GMT (minuit à Bruxelles, 18 h au Québec), sans la moindre effusion au sein d’une population massivement confinée, le pays a cessé d’appliquer les règles de l’Union européenne (UE), quittant le marché unique et l’union douanière.

Après 47 ans d’orageuse intégration européenne et après quatre ans et demi de rebondissements suivant le référendum de 2016, c’est l’aboutissement du Brexit pour le Royaume-Uni, sorti officiellement de l’UE le 31 janvier mais ayant bénéficié d’une période transitoire pour amortir le choc.

« C’est un moment incroyable. Nous avons notre liberté entre nos mains et il nous revient d’en tirer le meilleur parti », s’est félicité dans ses vœux Boris Johnson. Il a assuré que le Royaume-Uni serait « ouvert, généreux, tourné vers l’extérieur ».

Le sémillant « BoJo » a fait miroiter aux Britanniques une nouvelle ère pleine de promesses et une place renforcée de champion du libre-échange dans le monde. Dans l’immédiat, c’est un pays gravement endeuillé par la pandémie de COVID-19 et frappé de sa pire crise économique en trois siècles qui quitte le giron de l’Europe. Ou son carcan, c’est selon.

« Le Royaume-Uni vient de redevenir un pays complètement indépendant », s’est réjoui sur Twitter David Frost, négociateur britannique en chef lors des discussions commerciales avec Bruxelles. Son homologue européen, Michel Barnier, a lui reconnu sur la radio RTL « une certaine amertume » : « Personne n’a jamais été capable de me démontrer la valeur ajoutée du Brexit », a-t-il souligné.

L’accord de libre-échange, sans quota ni droit de douane, conclu in extremis, évite une rupture trop abrupte qui aurait créé le chaos à la frontière, voire des pénuries. Mais le bouleversement est réel : la libre circulation permettant aux marchandises comme aux personnes de passer sans entrave la frontière a pris fin — sauf entre l’Espagne et l’enclave britannique de Gibraltar, ainsi qu’entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande.

Il faut désormais remplir des déclarations de douanes et subir des inspections sanitaires pour exporter au Royaume-Uni, un titre de séjour pour s’installer de l’autre côté de la Manche, et un certificat sanitaire pour les chiens et chats britanniques voyageant vers l’UE.

« Nos propres décisions »

L’europhobe Nigel Farage, l’un des moteurs de la victoire du « Leave », s’est félicité d’« un pas de géant en avant ». « Notre futur, Notre Royaume-Uni, Notre destin », titre avec triomphalisme le tabloïd Daily Express vendredi, affichant une image de l’Union Jack frappé du mot « FREEDOM » (liberté).

« Dans la crise, sans fanfare, le Royaume-Uni met finalement fin à l’ère européenne », constate, plus circonspect, le quotidien de gauche The Guardian.

Les ambitions mondiales du Royaume-Uni risquent de se heurter au départ de Donald Trump, partisan convaincu du Brexit, contrairement à son successeur à la Maison-Blanche, Joe Biden.

Dans son pays, Boris Johnson doit tourner la page d’une saga qui l’a emmené au plus haut de l’échelle politique mais a profondément divisé les Britanniques. L’unité du Royaume est fissurée, en particulier du côté de l’Écosse, qui a voté à une large majorité pour rester dans l’UE.

« L’Écosse sera bientôt de retour, Europe », a publié sur Twitter la première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, déterminée à organiser un nouveau référendum sur l’indépendance.

Dans le port anglais de Douvres, la retraitée Maureen Martin estimait que son pays n’aurait « jamais dû » adhérer à la Communauté européenne en 1973 : « On a besoin de prendre nos propres décisions et d’être nos propres chefs. »

Les habitants de sa ville ont majoritairement voté pour le Brexit mais beaucoup redoutent la pagaille si les nouvelles formalités ralentissent la circulation et allongent les files de camions à la frontière, surtout la semaine prochaine.

Contrairement à l’UE, le gouvernement britannique a décidé de mettre en œuvre graduellement les contrôles douaniers, qui ne concerneront toutes les marchandises qu’à partir de juillet.

1246 pages d’accord commercial

« Ce Brexit a été l’enfant du malaise européen et de beaucoup de mensonges et fausses promesses », a regretté le président français Emmanuel Macron dans ses vœux.

À l’image d’une saga du Brexit riche en rebondissements, il a fallu attendre la veille de Noël pour voir les laborieuses négociations entre Londres et Bruxelles aboutir à un accord commercial, ne laissant que quelques jours pour mettre en œuvre ses 1246 pages.

L’UE offre au Royaume-Uni un accès sans droits de douane ni quotas à son marché de 450 millions de consommateurs. Mais il prévoit, pour éviter toute concurrence déloyale, des sanctions et des mesures compensatoires en cas de non-respect de ses règles en matière d’aides d’État, d’environnement, de droit du travail et de fiscalité.

Les entreprises, et particulièrement celles de la finance, secteur majeur à Londres, perdront, elles, leur droit automatique d’offrir leurs services dans l’UE, tandis que les pêcheurs britanniques sont déçus de devoir encore partager une grande partie de leurs eaux avec les Européens.

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