La montée du mouvement antivaccin en Europe laisse craindre le pire

Le tiers des activités médicales et des chirurgies ont déjà été stoppées dans le nord de l’Italie pour permettre aux hôpitaux d’affronter la deuxième vague.
Photo: Tiziana Fabi Agence France-Presse Le tiers des activités médicales et des chirurgies ont déjà été stoppées dans le nord de l’Italie pour permettre aux hôpitaux d’affronter la deuxième vague.

L’unité de soins intensifs de Stockholm où travaille la Dre Heidi Stensmyren est de plus en plus encombrée. Si ce qu’elle observe dans les corridors de son hôpital l’inquiète, ce qui couve hors de l’hôpital, dans la population, l’alarme tout autant.

Car au royaume de la social-démocratie, un récent sondage révèle que 40 % des Suédois hésiteraient à se faire vacciner, affirme cette médecin spécialiste, présidente de l’Association médicale suédoise et présidente de l’Association médicale mondiale.

« Nous avons un pays qui a pourtant les plus forts taux de vaccination, avec 95 % d’adhésion en général. Nous aurons sept millions de doses, et pensons vacciner la population dès janvier ou février », a-t-elle déclaré au Devoir la semaine dernière. Longtemps louée pour son système égalitaire et sa bienveillance citoyenne, la Suède encaisse rudement la seconde vague, avec quelque 7600 nouveaux cas par jour et plus de 6600 morts jusqu’à maintenant, pour une population égale à celle du Québec.

« Les gens ont perdu confiance dans le système. Et ceux qui ont déjà eu la COVID pensent qu’ils n’ont pas à être vaccinés. Or, nous avons déjà observé plus de 150 cas de réinfection », dit-elle.

À des milliers de kilomètres, le Dr Mario Bucci, président de la Société italienne d’oto-rhino-laryngologie et de chirurgie cervico-faciale, partage la même crainte. Le tiers des activités médicales et des chirurgies ont déjà été stoppées dans le nord de l’Italie pour permettre aux hôpitaux d’affronter la deuxième vague. Fin novembre, les unités de soins intensifs étaient remplies à 46 % en Lombardie. Si l’arrivée d’un vaccin sème l’espoir dans les milieux politiques, le Dr Bucci n’est pas aussi optimiste.

« Plusieurs personnes vont refuser ces vaccins. Si c’est le cas, on n’aura rien réglé, le virus restera en circulation. La mouvance antivaccin est de plus en plus forte, partout en Europe », affirme celui dont le pays a atteint 50 000 cas d’infection par jour à la mi-novembre (ils sont retombés à 25 000 depuis) et un bilan national de plus de 1,6 million de cas et de 55 000 morts.

À la mi-octobre, un sondage d’Euronews a révélé que 39 % des Français refuseraient de se faire vacciner au cours des prochains mois, de même qu’une proportion importante des Italiens (21 %), des Allemands (23 %) et des Britanniques (20 %). Dans l’Hexagone, certains coups de sonde font état de taux de refus de plus de 60 %.

Nous n’avons plus aucun bénévole dans les hôpitaux. Le personnel, lui, est à bout de souffle. Les patients atteints de cancer doivent attendre. Nous n’avons même pas rattrapé le retard de la première vague.

Du côté de Moscou, la Dre Guzelle Ulumbekova, directrice de l’École supérieure d’organisation et de gestion de la santé, affirme que 10 millions de doses seront administrées dès la fin de 2020 en Russie. Une situation qui ne changera rien à court terme dans ce pays de 146 millions d’habitants, croit-elle, où l’on dénombre 25 000 nouveaux cas par jour et plus de 39 000 décès à ce jour. « Ça ne va pas renverser la situation, mais la stabiliser, estime-t-elle. Car 10 millions de doses, ce n’est pas assez pour obtenir une protection collective. D’autres vaccins arriveront en mars et avril. D’ici là, il faudra porter le masque pour toute l’année 2021 », pense-t-elle.

Faillite collective

En sus de la désinformation qui nourrit la méfiance de la population, ces médecins constatent avec désarroi la faillite de leurs systèmes à suivre la trace du virus. Et cela, alors que la période des festivités de Noël approche à grands pas.

En Suède, « nous avons été incapables de tester et de tracer, et surtout de coordonner nos actions », affirme la Dre Stensmyren, dont le pays compte 21 régions autonomes. Il faut encore attendre quatre ou cinq jours pour passer un test à Stockholm et la même chose pour obtenir un résultat, explique-t-elle. Le masque n’est toujours pas obligatoire au pays de Stieg Larsen.

« La loi suédoise interdit au gouvernement d’imposer des mesures d’urgence en temps de paix », dit-elle. Le monde entier enviait le non-confinement et les chiffres plutôt enviables de la Suède l’hiver dernier. Mais, selon cette spécialiste, « la première vague était bien là en mars, mais on ne la voyait pas, car il n’y avait aucun dépistage. On l’a recensée en raison de la montée soudaine des admissions aux soins intensifs ».

Le premier ministre de la Suède, Stevan Lofoen, vient d’ailleurs de supplier les Suédois de respecter les « conseils » sanitaires, limitant les rassemblements à huit personnes. Fin novembre, le taux de positivité en Suède caracolait à 20 %. Mais avec les commerces, restaurants, pubs et bars restant ouverts jusqu’à 22 heures, les signaux envoyés par le gouvernement demeurent troubles. « Après sept mois, cette hésitation a semé la confusion dans la population. Nous avons 800 patients aux soins intensifs. Nos hôpitaux sont très affectés et notre personnel est épuisé. Le dépistage de certains cancers est suspendu et celui du cancer du sein est affecté », déplore la Dre Stensmyren.

Au pays des gnomes, fêter Noël devra se faire en petit cocon restreint, affirme cette spécialiste.

En Italie, où une mince accalmie semble se dessiner, le réseau de la santé pâtit encore de la première vague. « Nous n’avons plus aucun bénévole dans les hôpitaux. Le personnel, lui, est à bout de souffle. Les patients atteints de cancer doivent attendre. Nous n’avons même pas rattrapé le retard de la première vague », raconte le Dr Bucci, dont le département demeure fermé. Les cas des patients cancéreux sont refilés à un comité d’éthique, qui décide lesquels ont accès en priorité à certains traitements, dit-il.

Pour Noël, le Dr Bucci n’envisage rien de bon. « Le risque que font peser les soupers en famille est réel. Beaucoup d’aînés décèdent encore, notre population est vieille. Ici, plusieurs vivent sous le même toit que leurs enfants, c’est un phénomène culturel. »

À Moscou et à Saint-Pétersbourg, où les écoles demeurent fermées, la Saint-Nicolas s’annonce aussi moins festive. « Je ne crois pas que plus de 10 personnes de deux familles devraient se réunir », indique le Dr Ulumbekova. Avec 39 000 décès déclarés, la Russie de Vladimir Poutine dit faire meilleure figure que le reste de l’Occident, avec un taux de mortalité due à la COVID de 19,4 par 100 000 habitants. C’est mieux que le Canada (26,9), que le Royaume-Uni (70,5) et que les États-Unis (72,5). « On a ouvert 200 000 lits pour la COVID », dit la Dre Ulumbekova. Certains contestent toutefois ces données. Les Russes sont-ils plus respectueux des consignes ? « Nous sommes meilleurs que les États-Unis, dit-elle, mais moins bons que l’Allemagne et très loin de l’Asie ! »

Consignes sanitaires ou pas, le Dr Bucci juge que le talon d’Achille des pays occidentaux, malgré la dureté des confinements et des autres mesures imposées, demeure la recherche des contacts. « C’est l’échec de l’Ouest. Même dans les démocraties, il faut rechercher les contacts. Or, on refuse ou rejette les applications presque en bloc, déplore-t-il. C’est un problème culturel qui est devenu notre problème médical à tous. »
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que la Suède recensait 25 000 nouveaux cas par jour, a été modifiée.

 

 

À voir en vidéo

3 commentaires
  • marjolaine Jolicoeur - Abonnée 2 décembre 2020 07 h 53

    Le pire?

    Pourquoi mettre tant d'espoir dans un vaccin dont on ne connait pas vraiment les composantes et les effets à long terme? Peut-on se fier uniquement aux affirmations des laboratoires sur l'inocuité des vaccins?

  • Isabelle Prud'homme - Abonnée 2 décembre 2020 10 h 50

    La population de la Suède n'est pas égale à celle du Québec. Environ 2 millions de plus en Suède qu'au Québec. Donc toutes proportion gardées , il y a plus de morts au Québec. ... Svp Le Devoir, rigueur. Merci

  • André Nickell - Inscrit 3 décembre 2020 12 h 23

    Suède

    « La loi suédoise interdit au gouvernement d’imposer des mesures d’urgence en temps de paix » ...encore une autre lubie de ce pays où règne la rectitude politique extrème.