Plus de 130 000 Français dans la rue contre un projet de loi sécuritaire

À Paris, ils étaient au moins 46 000 manifestants.
Photo: Geoffroy van der Hasselt Agence France-Presse À Paris, ils étaient au moins 46 000 manifestants.

Plus de 130 000 personnes ont manifesté samedi en France pour dénoncer une loi sécuritaire en préparation qu’ils jugent liberticide. Une mobilisation, émaillée de violences, qui prend de l’ampleur après des scandales de violences policières.

Organisations de journalistes, partis de gauche, syndicats, ONG de défense des libertés publiques avaient appelé à manifester contre ce texte dénoncé comme attentatoire à la liberté d’expression et à l’État de droit, avec, comme à l’accoutumée, des violences sporadiques dans quelques cortèges.

Des affrontements ont éclaté avec les forces de l’ordre, durant lesquels 62 policiers et gendarmes ont été « blessés » (23 à Paris et 39 dans le reste du pays), selon le ministre de l’Intérieur, Gerald Darmanin, qui a condamné des « violences inacceptables ». Plusieurs vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux montrant des policiers violemment frappés.

À Paris, des casseurs ont mis le feu à au moins un kiosque à journaux, à l’entrée d’un bâtiment de la banque de France et à une brasserie adjacente, nécessitant l’intervention des pompiers.

Des groupes de manifestants très mobiles et tout en noir jetaient des projectiles en tout genre sur les forces de l’ordre, qui répliquaient par des tirs de gaz lacrymogène, a constaté une journaliste de l’AFP. Des scènes similaires ont lieu dans d’autres villes comme Rennes (ouest) ou Lyon (centre-est).

Quatre-vingt-une personnes ont été interpellées dont neuf dans la capitale.

Deux manifestants, qui ont fait un signalement auprès de l'Inspection générale de la police, la « police des polices », ont été blessés en outre en province, selon la police.

À Paris, un bilan des blessés du côté des manifestants n'était pas encore réalisé.

La mobilisation contre le texte contesté a été plus importante cette semaine. Au total, ces manifestations ont rassemblé, selon l'Intérieur, 133 000 personnes dont 46 000 à Paris, les organisateurs annonçant pour leur part 500 000 participants dont 200 000 dans la capitale.

Et ce, après deux scandales de violences policières en quelques jours qui ont porté le sujet à ébullition et contraint le président Emmanuel Macron à s’impliquer dans le dossier.

Au cœur de la contestation qui a débordé jusqu’à entraîner une crise politique, figurent trois articles de la proposition de loi « Sécurité globale » encadrant la diffusion de l’image de policiers, l’usage de drones et des caméras-piétons des forces de l’ordre. Elle a déjà reçu un feu vert de l’Assemblée nationale la semaine dernière.

 
Photo: Thomas Coex Agence France-Presse La statue située sur la place de la République, à Paris, a été décorée pour l'occasion.

« Floutage de gueule », « Qui nous protégera des féroces de l’ordre ? », « Baissez vos armes on baissera nos caméras », pouvait-on lire sur les pancartes.

L’article 24, qui a focalisé les attentions, réprime d’un an de prison et 45 000 euros (près de 70 000 dollars canadiens) d’amende la diffusion « malveillante » d’images de policiers et gendarmes. Le gouvernement avance que cette disposition vise à protéger les policiers victimes d’appels à la haine et au meurtre sur les réseaux sociaux.

Passage à tabac

Mais ses détracteurs font valoir que bon nombre de violences policières seraient restées impunies si elles n’avaient pas été capturées par l’œil de caméras, et particulièrement deux cette semaine.

Lundi, lors d’une opération médiatique d’organisations promigrants, la police a évacué brutalement ceux qui s’étaient installés sur une place du centre de Paris, malmenant également des journalistes.

Mais le paroxysme a été atteint jeudi après la publication d’images de vidéosurveillance montrant le passage à tabac d’un homme noir, producteur de musique, par trois policiers.

La presse, les réseaux sociaux et certains grands noms du sport se sont insurgés. « Des images qui nous font honte », a admis vendredi soir le président Emmanuel Macron, qui avait déjà demandé jeudi des sanctions très claires contre les policiers incriminés.

Les presses française et étrangère ont dénoncé « une dérive sécuritaire », « des atteintes aux droits ». Parmi les voix critiques, on trouve notamment la défenseure des droits et les rapporteurs des droits humains auprès de l’ONU. Le débat s’est aussi invité au Parlement européen.

De nombreuses personnalités avaient rejoint l’appel à manifester samedi, placé sous « le refus que la France soit le pays des violences policières et des atteintes à la liberté d’informer ».

Parmi elles, l’ancien président socialiste François Hollande qui a estimé qu’« aujourd’hui, s’il y a de l’honneur, il doit se trouver dans le retrait du texte et pas dans son maintien ».

Outre le retrait des articles 21, 22 et 24 de la loi, la coordination demande également le retrait du nouveau « Schéma national de maintien de l’ordre » qui, lors des manifestations, oblige les journalistes à se disperser lorsque les forces de l’ordre en donnent l’ordre, les empêchant ainsi de couvrir la suite des événements, souvent houleux ces dernières années.

Enquête sur des violences contre un photographe de l'AFP

Une enquête « administrative interne » a été ouverte par la police pour établir les circonstances dans lesquelles un collaborateur de l'AFP, le photographe syrien Ameer al-Halbi, a été blessé durant la manifestation contre le texte de loi « Sécurité globale » et des violences policières samedi à Paris.

Cette enquête, diligentée à la demande de la hiérarchie policière, devrait établir comment le photographe, qui n'a pas encore déposé plainte, avait été blessé, a précisé la même source.

Ameer al-Halbi, photographe indépendant qui a été primé à plusieurs reprises pour ses photos de la guerre en Syrie pour le compte de l'AFP, a été grièvement blessé au visage « par un coup de matraque », selon Reporters sans frontières, qui a dénoncé samedi des violences policières « inacceptables ».

Phil Chetwynd, directeur de l'information de l'AFP, a souligné qu'au moment des faits, Ameer al-Halbi « exerçait son droit légal comme photojournaliste couvrant les manifestations dans les rues de Paris » et qu'il « se trouvait avec un groupe de collègues clairement identifiés comme journalistes ». « Nous demandons à la police d'enquêter sur ce grave incident et de s'assurer que tous les journalistes soient autorisés à mener leur travail sans peur, ni restriction. »

« Ça va mieux », a confié dimanche Ameer al-Halbi, joint par l'AFP.  « Mais le choc a été très dur, en particulier au moment où je me suis retrouvé blessé, saignant fortement au visage, et bloqué pendant deux heures dans la manifestation, coincé entre les manifestants et les policiers qui ne voulaient pas nous laisser sortir pour rejoindre l'hôpital. Là, ce sont des images de Syrie qui ont envahi ma tête. »

« Je n'avais plus mal au nez, au visage, c'était un mal qui envahissait toute ma tête, le passé qui surgissait, a-t-il ajouté. À 15 ans je me suis retrouvé à Alep bloqué dans une manifestation, blessé par deux balles dans la main. C'est Alep qui est revenu [samedi] soir. »


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