Au Danemark, les éleveurs de visons dévastés devant la disparition de leur filière

<p>Avec trois fois plus de bêtes que d’habitants, le petit royaume nordique en est le premier exportateur mondial, pour un total de 670 millions d’euros, et deuxième producteur derrière la Chine.</p>
Photo: Mads Claus Rasmussen / Ritzau Scanpix / Agence France-Presse

Avec trois fois plus de bêtes que d’habitants, le petit royaume nordique en est le premier exportateur mondial, pour un total de 670 millions d’euros, et deuxième producteur derrière la Chine.

Certains ont vu leurs bêtes « massacrées », d’autres résistent encore avant de les abattre : au Danemark, les éleveurs de visons vivent des heures noires depuis l’ordre controversé d’éliminer leurs millions d’animaux pour cause de mutation du coronavirus.

Samedi, les éleveurs mécontents et leurs soutiens prévoient de manifester, tracteurs à l’appui, dans les deux plus grandes villes du pays, Copenhague et Aarhus.

« Nous sommes en état de choc », résume Marianne Nørgaard Sørensen. « Les mots ne peuvent pas décrire le cauchemar qu’on traverse ».

Mariée à un éleveur qui consacre son activité aux visons depuis 1993, cette institutrice de 46 ans habite dans le Jutland du Nord, la région du nord-ouest du pays qui concentre le plus d’élevages. Comme des millions d’autres, leurs 27 000 bêtes ont été euthanasiées en urgence, début novembre.

« Nous avons écrit à l’autorité vétérinaire pour demander deux jours de plus mais ils ont débarqué […] C’était très dur, la vidéo du massacre s’est retrouvée en ligne. Si seulement on avait eu deux jours de plus, on aurait pu le faire de manière humaine », raconte-t-elle.

Fiasco politique

Le Danemark est depuis des décennies l’improbable pays roi du vison, élevage apparu chez les fermiers dans les années 1930 pour faire face à la chute des prix alimentaires.

Avec trois fois plus de bêtes que d’habitants, le petit royaume nordique en est le premier exportateur mondial, pour un total de 670 millions d’euros, et deuxième producteur derrière la Chine.

Or l’animal prisé des fourreurs de luxe (manteaux, chapeaux, cols…) pose des problèmes dans la lutte contre le Covid-19 : il peut non seulement contracter la maladie, mais aussi réinfecter l’être humain.

Début novembre, le gouvernement danois a ordonné, sur un ton alarmiste, l’abattage de la totalité du cheptel, estimé entre 15 et 17 millions de bêtes. En cause : une mutation du nouveau coronavirus pouvant potentiellement menacer l’efficacité d’un futur vaccin humain, même si une grande incertitude demeure sur ce point.

L’exécutif venait d’apprendre que cette souche, nommée « Cluster 5 », avait été décelée chez 12 personnes en août et septembre dans le Jutland du Nord, décrétant en conséquence de strictes restrictions locales de déplacement.

Depuis, aucun nouveau cas. Jeudi, les restrictions ont finalement été levées et les autorités considèrent que la souche est « très probablement éteinte ».

À Copenhague, l’affaire a tourné au fiasco politique : le gouvernement a dû reconnaître qu’il n’avait pas de base légale pour ordonner l’abattage des bêtes saines, entraînant la démission du ministre de l’Agriculture mercredi et des dégâts dans l’opinion.

L’abattage généralisé reste toutefois une mesure « non négociable » du fait d’autres possibles mutations, selon la Première ministre Mette Frederiksen. Elle compte faire adopter au Parlement un texte prévoyant l’interdiction de l’élevage jusqu’au 1er janvier 2022.

Indemnisations insuffisantes

Malgré tout cela, dans un autre coin du Jutland, Erik Vammen garde, lui, encore ses bêtes en vie.

« La nuit, quand je vois la lumière d’un véhicule qui s’approche, j’ai peur », confie le sexagénaire, qui a hérité l’élevage de son père et son grand-père.

Mais il ne se fait aucune illusion : « Si je ne les tue pas, ils vont venir le faire à ma place ».

Pour lui, les indemnisations ne sont pas suffisantes. Et comment faire confiance à des autorités qui décrètent des mesures sans fondement légal ?

Même si l’activité redevenait possible en 2022, peu croient en sa renaissance : il faudrait plus de 10 ans pour reconstituer des cheptels avec une fourrure de qualité.

« Il n’y a aucun espoir de futur », se désespère Marianne Nørgaard Sørensen. La principale maison de négoce, Kopenhagen Fur, a annoncé sa « fermeture contrôlée » pour deux à trois ans.

Le malheur de la filière fait toutefois le bonheur des associations de protection des animaux. Elles dénoncent depuis des années ce qu’elles considèrent comme un élevage cruel et inutile, les bêtes serrées les unes contre les autres dans de petites cages.

« Je crois qu’on ne verra jamais plus d’élevages de visons au Danemark », juge Joh Vinding, directeur de l’ONG Anima.

Les grandes maisons européennes de luxe s’étaient largement détournées de la fourrure ces dernières années, ce qui avait déjà affecté le secteur, et le gros des débouchés se concentre actuellement sur l’Asie, notamment en Chine.