La révolte gronde dans les petits commerces français

La propriétaire de la librairie Autour d’un livre, à Cannes, Florence Kammermann, a refusé de fermer boutique. Elle risque six mois de prison et 3500 euros d’amende.
Photo: Valéry Hache Agence France-Presse La propriétaire de la librairie Autour d’un livre, à Cannes, Florence Kammermann, a refusé de fermer boutique. Elle risque six mois de prison et 3500 euros d’amende.

— Il y a quelqu’un ?

— Oui je suis là, répond Patricia Menay, dissimulée derrière une pile de livres.

À Montmartre, la minuscule librairie Anima ne fait que 25 mètres carrés. On circule à peine entre les recueils de poésie qui s’élèvent en tas au milieu de la place. Depuis le reconfinement, la libraire répond aux clients dans la petite rue Ravignan où les habitués viennent chercher leurs commandes sans entrer dans la librairie. Les touristes qui fréquentaient ce quartier situé à deux pas du célèbre Bateau-Lavoir ont aujourd’hui disparu.

« De quel droit nos dirigeants nous disent-ils que le livre n’est pas un produit essentiel ? Je crains qu’ils soient un peu déconnectés de notre quotidien. Nous, on veut simplement travailler », dit-elle. Comme des milliers d’autres petits commerçants, Patricia Menay tente tant bien que mal de survivre à ce nouveau confinement qui devrait se poursuivre jusqu’au 2 décembre et qui touche 200 000 petites entreprises dont les produits sont jugés « non essentiels ».

Depuis deux semaines, les libraires ont pris le leadership d’un mouvement de contestation qui ne cesse de s’étendre. À Cannes, la librairie Autour d’un livre a dû être évacuée à deux reprises après avoir refusé de baisser sa devanture. Soutenue par le maire et un collectif d’écrivains, sa propriétaire, Florence Kammermann, risque six mois de prison et 3500 euros d’amende. À Paris, les écrivains Sylvain Tesson, Nancy Huston et Chloé Delaume ont aussi dénoncé la fermeture des librairies.

« Nous n’avons toujours pas compris pourquoi un petit commerce qui respecte les mesures sanitaires serait plus contaminant qu’une grande surface », dit Lionel Saugues, vice-président de la Fédération française des associations de commerçants et de la Confédération des commerçants de France qui chapeaute 19 organisations professionnelles regroupant 450 000 entreprises et près d’un million de salariés. Car le livre n’est pas seul en cause. Après Lyon et Biarritz, lundi, ils étaient près d’un millier de commerçants dans les rues de Perpignan à réclamer qu’on les laisse travailler.

Le système D

À cinq semaines de Noël, dans la plupart des rues commerciales de Paris, libraires, fleuristes, cordonniers et bijoutiers font des pieds et des mains pour survivre. Presque tous ont transformé le pas de leur porte en comptoir afin de servir les clients directement dans la rue ou de leur remettre leurs commandes faites sur Internet. La bijouterie Franck Gef, dans le 14e arrondissement, a redoublé d’imagination. Elle offre à ses clients des répliques de bijoux en plastique qu’ils peuvent apporter chez eux pour faire leur choix.

« Il y a chez nos membres, dit Saugues, un véritable sentiment d’injustice face au gouvernement qui a fait le choix de privilégier les grandes surfaces et le commerce sur Internet. » D’ailleurs, dit-il, en Espagne, la Catalogne a fait le choix inverse en fermant les centres commerciaux, les commerces de plus de 800 mètres carrés et les boutiques qui n’offrent aucun accès direct sur la rue. Les grandes surfaces ne peuvent demeurer ouvertes qu’à condition de limiter leur surface de vente à moins de 800 m2. Ainsi, les clients font la queue à l’extérieur au lien de s’entasser à l’intérieur. Une étude de la revue américaine Nature a récemment démontré que les plus gros foyers de contamination étaient les restaurants, les salles de sport, les cafés, les bars et les hôtels. Pas les petits commerces, dont l’accès peut être facilement contrôlé.

« On est les dindons de la farce, dit Lionel Saugues. La plupart des commerçants qui ont souffert du confinement du printemps pensaient se refaire à Noël. Ils ont tout misé là-dessus. » D’autant que c’est durant cette période que se vendent la moitié des parfums, le quart des livres, 40 % des disques et 60 % des jouets. Un sondage de la firme Opinion Way a récemment indiqué que 59 % des consommateurs français allaient plutôt privilégier Internet cette année pour leurs achats de Noël.

Le « Black Friday »

De quoi faire monter la pression à l’approche du quatrième vendredi de novembre, autrement appelé « Black Friday ». Cette tradition importée depuis peu des États-Unis cristallise aujourd’hui les tensions. La Confédération des commerçants de France a demandé au gouvernement d’interdire la publicité de cette opération commerciale « à moins de pouvoir ouvrir nos boutiques », a déclaré son président, Francis Palombi. Sinon, les petits commerçants n’hésiteront pas à descendre dans la rue.

Depuis plusieurs jours, le « Black Friday » est l’objet d’un véritable bras de fer au sein du gouvernement entre le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, partisan d’une réouverture dès le 27 novembre, et son premier ministre, Jean Castex, qui demeure inflexible. À Matignon, on affirme qu’« il ne faut pas créer de faux espoirs » et que ce n’est pas le Black Friday qui décidera de la politique sanitaire du pays.

On est les dindons de la farce

 

Une pétition de personnalités, dont la mairesse de Paris, Anne Hidalgo, vient donc de réclamer « un Noël sans Amazon » ! La multinationale, qui connaît une croissance exceptionnelle dans le monde, représente en France environ 23 % du commerce sur Internet. L’an dernier, l’enseigne a perdu des parts de marché à cause d’un conflit de travail, mais elle pourrait les regagner au centuple cette année. Contre les « brigands du numérique », la pétition réclame des lois « qui mettent fin à la concurrence déloyale et à l’injustice fiscale entre les mastodontes du numérique et les commerces physiques et de proximité ». Quelques jours plus tôt, une tribune avait aussi appelé à imposer une taxe exceptionnelle sur les ventes d’Amazon.

Les nouveaux gilets jaunes

Alors qu’un tiers seulement des commerces français font des ventes en ligne, les experts craignent la multiplication des faillites si les petits commerces ne parviennent pas à écouler leurs stocks de Noël. Et ce, malgré les fortes aides de l’État. La chaîne Le Printemps ne vient-elle pas d’annoncer la fermeture de sept de ses magasins et la suppression de 428 emplois ?

« Les commerçants pourraient devenir les gilets jaunes à la puissance cent », a déclaré sur Europe 1 l’ancien conseiller sur les questions sociales de Nicolas Sarkozy Raymond Soubie. Certains rappellent la révolte des petits commerçants, dont le populiste Pierre Poujade avait pris la direction en 1953. C’est dans ce combat que le fondateur du Front national, Jean-Marie Le Pen, fit ses premières armes.

« La deuxième manifestation de ce très profond désarroi ou de cette fragilisation accrue […], ce seraient des suicides », déclarait le politologue Jérôme Fourquet sur la chaîne Public Sénat. Une vague semblable a récemment frappé les agriculteurs. Dans les villes petites et moyennes, on craint aussi que les efforts consacrés à la revitalisation des centres-villes ne s’effondrent. Pour tout cela, estime Lionel Saugues, « il faut absolument que les petits commerces rouvrent au plus vite ». Les restaurateurs, eux, n’auront pas cette chance. Ils ne devraient pas rouvrir avant le 15 janvier.

La France passe le cap des deux millions de cas de COVID-19

La France a dépassé mardi la barre des deux millions de cas confirmés de COVID-19 depuis le début de l’épidémie, a indiqué le directeur général de la santé, Jérôme Salomon. « La deuxième vague est massive, meurtrière […] nous franchissons ce soir la barre des deux millions de cas de COVID-19 », avec 2 036 755 cas confirmés, a déclaré M. Salomon lors d’un point de presse. C’est 45 552 cas de plus en 24 heures par rapport aux chiffres donnés lundi par Santé publique France. M. Salomon a par ailleurs indiqué qu’il y avait « hier [lundi] un nombre inégalé de 33 500 patients COVID hospitalisés » en France. En 24 heures, 437 nouveaux décès ont été enregistrés à l’hôpital, pour un bilan total d’au moins 46 273 morts depuis le début de l’épidémie en prenant en compte les établissements médico-sociaux, a-t-il encore indiqué.

Agence France-Presse

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