Un «scénario à l’italienne» menace la Suisse

Malgré la situation critique en Suisse, les bars, restaurants et commerces sont ouverts dans plusieurs cantons, et les sports de groupe autorisés pour moins de 15 personnes. 
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Malgré la situation critique en Suisse, les bars, restaurants et commerces sont ouverts dans plusieurs cantons, et les sports de groupe autorisés pour moins de 15 personnes. 

Aux prises avec une violente deuxième vague, la Suisse frôle la catastrophe sanitaire. Au point où des médecins, envieux du Québec, redoutent « un scénario à l’italienne » qui les obligerait à trier les patients qui pourront être soignés.

« On risque de revivre le scénario de l’Italie. Les hôpitaux sont remplis. On doit déjà transférer des patients vers d’autres régions. C’est un tsunami », a expliqué au Devoir le Dr Vinh-Kim Nguyen, urgentologue québécois, également professeur à l’Institut des hautes études en développement international (IHEDI) de Genève.

La situation est sans précédent en Suisse, déplore le Dr Nguyen, ajoutant « que les scientifiques hurlent sans succès pour que des mesures sanitaires plus sévères soient imposées ». « Ici, le lobby économique est très fort, le gouvernement se refuse au confinement. On en paie le prix », dit-il, d’avis que la Suisse aurait dû suivre l’exemple du Québec.

Le conseil fédéral vient d’ailleurs de déployer 200 militaires dans les hôpitaux pour aider le personnel débordé. Et cela, notamment à Fribourg et à Genève, devenue la ville la plus « infectée » d’Europe avec une incidence de 5500 cas par 100 000 habitants. (1372 cas/100 000 habitants en moyenne au Québec).

Avec une population de même taille que le Québec (plus de 8,5 millions), la Suisse, dotée d’un système de santé ultramoderne, s’était bien tirée d’affaire jusqu’ici avec 2800 décès dus à la COVID, comparativement à plus de 6400 morts à ce jour au Québec. Et cela, même avec deux fois plus de cas d’infection rapportés qu’au Québec. Mais le vent a tourné. La richesse et la légendaire efficacité helvètes ne semblent plus être des remparts contre la fulgurance de cette deuxième vague. Pas moins de 10 000 cas ont été rapportés en une journée la semaine dernière, 10 000 patients sont hospitalisés et le taux de positivité moyen au pays a atteint jeudi 21 % (il oscille autour de 5,3 % à Montréal).

Lundi dernier, les unités de soins intensifs, occupées à 93 % à Genève et à Fribourg, étaient tellement sous pression que 34 patients ont dû être transférés en Suisse alémanique, toujours moins touchée par l’épidémie. Du personnel infecté a même été autorisé à revenir travailler dans les hôpitaux de Genève (CHUG).

« C’est la pagaille, il y a 26 cantons avec des mesures différentes. Et pourtant, ici le système de santé est très bien pourvu. Avec un système plus fragile, le Québec a bien fait d’agir plus tôt », estime le Dr Nguyen.

Malgré cette situation critique, les bars, restaurants et commerces sont toujours ouverts dans plusieurs cantons, et les sports de groupe autorisés pour moins de 15 personnes. 

Tensions politiques

La semaine dernière, un médecin de Fribourg, où le taux de positivité a atteint 50 %, a lancé un cri d’alarme sur les réseaux sociaux. « La Suisse a failli à ses obligations », a-t-il dit, implorant ses concitoyens de rester chez eux. « Si ça continue, des patients pourraient ne plus être soignés. Renoncez aux rencontres ! » a-t-il supplié.

Lundi, la figure de proue du Conseil fédéral, Alain Berset, a reconnu que, si rien ne change, la Suisse pourrait se diriger vers la politique « du pire », soit le triage des patients. « Le risque de s’infecter existe à peu près tout le temps. Des hôpitaux sont arrivés à la limite. On fait tout pour ne pas arriver à ce stade », a-t-il insisté.

Mais les directives éthiques pour trier les patients ont déjà été mises à jour, au cas où. Les « patients non prioritaires », aptes à guérir sans intervention, ne recevront plus de soins, de même que les patients « rouges », à faible espoir de survie. Ils seront plutôt dirigés vers les soins palliatifs, pour concentrer les rares ressources médicales sur les patients ayant un meilleur pronostic.

Dans un reportage troublant de la radio suisse romande réalisé à l’unité des soins intensifs du CHUV de Lausanne, la cheffe du service a témoigné en ondes cette semaine de la situation critique vécue par le personnel et les patients, au moment où l’un d’eux rendait son dernier souffle. « On essaie que chaque vie qui s’en va soit considérée à sa juste valeur. »

Dans la fédération helvète, la crise sanitaire s’est transportée dans l’arène politique quand un hôpital de Zurich a récemment refusé d’admettre un patient transféré de Genève, où les hôpitaux débordaient. Le conseiller Berset a dû hausser le ton pour forcer les cantons alémaniques de faire preuve « de solidarité » avec la Suisse romande. « Soit on s’en sort ensemble, soit on ne s’en sort pas ! » a déclaré un élu du Conseil fédéral.

En pleine pandémie, la crise a visiblement accentué la fracture culturelle et politique qui divise le pays, alors qu’en Suisse alémanique, la vie semble presque restée à la normale. En Suisse romande, la pandémie entraîne aussi une crise des institutions démocratiques, de nombreux conseils communaux ne pouvant plus siéger ni voter des budgets, leurs assemblées étant décimées par le nombre de citoyens élus, malades ou en quarantaine. Jeudi, près de 90 000 Suisses étaient en isolement ou en quarantaine en raison de la COVID.

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