En Pologne, ces exilés biélorusses qui préparent l’après-Loukachenko

La répression du régime d’Alexandre Loukachenko, en Biélorussie, est particulièrement intense depuis l’élection frauduleuse du 9 août dernier. Plusieurs Biélorusses ont décidé de fuir vers la Pologne. Parmi eux, Kristina Pauliukevich, 17 ans, ici photographiée lors d’une marche des femmes à Varsovie.
Photo: Patrice Senécal Le Devoir La répression du régime d’Alexandre Loukachenko, en Biélorussie, est particulièrement intense depuis l’élection frauduleuse du 9 août dernier. Plusieurs Biélorusses ont décidé de fuir vers la Pologne. Parmi eux, Kristina Pauliukevich, 17 ans, ici photographiée lors d’une marche des femmes à Varsovie.

Ils sont musiciens, étudiants, policiers ayant fait défection ou encore anciens ouvriers. Leur point commun : ils ont tous fui la répression du régime d’Alexandre Loukachenko, particulièrement intense depuis l’élection frauduleuse du 9 août dernier. Des Biélorusses réfugiés en Pologne poursuivent leur combat pour la liberté, tout en préparant l’après-dictature.

Sa désertion, il y a trois mois, jamais Ihar Loban n’aurait pu l’imaginer. C’est avec sa femme et ses deux bambins que cet ancien inspecteur de la brigade criminelle de Grodno a fui sa Biélorussie natale, fin août. « Certains de mes anciens collègues sont impressionnés, ils m’écrivent pour me féliciter de ma bravoure, mais n’osent pas faire de même encore ! » Dans un édifice défraîchi de la rue Sidorska, à Biala Podlaska — une ville de 58 000 âmes à l’est de la Pologne — ce trentenaire raconte les péripéties ayant rythmé son arrivée dans le pays voisin : son obtention de visa humanitaire, sa demande d’asile à l’aéroport de Minsk suivie de sa quarantaine obligatoire…

Et sa rencontre avec Pavel Anushka, un Biélorusse résidant en Pologne depuis 2015 à l’origine de la Fondation de solidarité de Biala Podlaska avec la Biélorussie, créée début septembre pour venir en aide aux réfugiés craignant la répression dans la dernière dictature d’Europe. C’est volontiers qu’Ihar lui prête main-forte, depuis, approvisionnant les deux camps situés aux abords de la frontière polono-biélorusse, où logent plus d’une quarantaine d’exilés.

Au QG de la Fondation, le décor mis au point par Pavel affiche la couleur politique de son association caritative. Sur le bord de la fenêtre, une affiche, à l’effigie de la Fondation, symbolise une main tendue qui en agrippe une autre. « Ce logo représente l’entraide entre Biélorusses dans ces moments difficiles », se félicite le bon vivant barbu, qui s’empresse aussitôt de présenter une bannière de fortune : libellée d’un « stop au cafard », elle caricature la personne moustachue d’Alexandre Loukachenko, président autoritaire depuis 26 ans, contesté par la rue depuis la fraude électorale du 9 août dernier.

Photo: Patrice Senécal Le Devoir Pavel Anushka, un Biélorusse résidant en Pologne depuis 2015, est pour sa part à l’origine de la Fondation de solidarité de Biala Podlaska avec la Biélorussie, créée début septembre pour venir en aide aux réfugiés craignant la répression dans la dernière dictature d’Europe.

D’enquêteur haut gradé à réfugié politique, donc. Mais pourquoi Ihar Loaban a-t-il fait le choix de la défection au risque de devenir un ennemi du pouvoir ? « En tant que représentant de la police, j’ai prêté serment pour protéger ma population et non la violenter », déclare l’homme, veste grise mouchetée sur le dos. Et pour cause, depuis l’élection présidentielle, les forces de l’ordre n’ont pas lésiné sur la violence pour écraser la révolte populaire s’étendant aux quatre coins du pays. Bilan : au moins 3 morts et 500 cas de torture au sein des prisons sont à déplorer. Sans compter les quelque 14 000 détenus accusés d’avoir participé aux manifestations « non autorisées » ralliant, chaque dimanche, des dizaines de milliers de personnes.

« Avant l’élection, je me suis encagoulé pour éviter qu’on me reconnaisse et je me suis rendu à un rassemblement de Svetlana Tikhanovskaïa ! » poursuit Ihar, en faisant référence à la candidate surprise et opposante numéro un au régime, exilée depuis en Lituanie. « Je n’ai jamais vraiment aimé Loukachenko. Mais de toute façon, mon travail n’avait rien de politique, je m’occupais de pornographie infantile, de piratage informatique et de trafic de drogue. Sauf qu’avec toute cette brutalité, c’en était trop. Jamais la société ne sera comme avant, elle a atteint un point de non-retour. »

Documenter les exactions

Outre l’aide précieuse apportée à Pavel et sa Fondation, celui qui vit maintenant depuis peu dans un appartement à Varsovie grâce à une bourse de soutien s’attelle à un nouveau projet : documenter les exactions commises par le régime. « Lorsqu’une justice indépendante verra le jour, il faut que les responsables ayant commis des crimes soient imputables de leurs actions », affirme le justicier. « Des collègues au ministère de l’Intérieur acceptent de me fuiter des dossiers, moi, je peux me charger de rassembler les preuves pour plus tard. »

Préparer l’après-Loukachenko, c’est aussi la tâche de Yury Ravavoi, 27 ans. Sentant venir la menace, cet ingénieur de formation, impliqué au sein du syndicat indépendant de l’usine de production d’engrais chimiques Grodno Azot, a choisi de trouver refuge en Pologne le 23 août. Avec sa femme et sa fille de sept mois, il fait ainsi partie des quelque 183 Biélorusses, en date du 8 octobre, qui ont déposé une demande d’asile depuis le début de l’année. En 2019, ils n’avaient été que 37 à en faire la demande.

Photo: Patrice Senécal Le Devoir Une manifestation contre le régime d’Alexandre Loukachenko, à Varsovie, capitale de la Pologne

Exil ou pas, sa lutte à la tête du comité de grève se poursuit. C’est dans les bureaux du Centre de solidarité biélorusse, une ONG logée au cœur de Varsovie, que Yury coordonne à distance la pression sur les autorités, de concert avec ses collègues ouvriers, pour organiser de nouvelles élections libres et le départ d’Alexandre Loukachenko. « Je travaille presque sans relâche », précise le gaillard, dégainant au même moment son téléphone pour réceptionner un énième coup de fil. « Avant l’élection, il y avait 22 membres dans notre syndicat, nous sommes maintenant rendus à 300 ! » Signe de la proximité qui existe entre Polonais et démocrates biélorusses, Yury peut compter sur les 750 zlotys (254 $CA) que lui verse le fameux syndicat d’ouvriers polonais, Solidarność, pour maintenir ses activités militantes.

Éviter la prison

D’autres, comme Piotr Klujeu, 31 ans, n’ont pas non plus voulu prendre le risque de la détention arbitraire. Fin septembre, ce musicien de renom en Biélorussie a traversé la frontière avec sa voiture remplie à rebord, dont le pare-brise arbore fièrement un drapeau miniature blanc-rouge-blanc, couleurs du soulèvement. « J’ai compris que si je restais encore quelques jours de plus au pays, on me jetterait en tôle comme toutes les vedettes sportives ou artistes opposés au régime », explique ce père de deux fillettes.

Attablé autour d’un café à quelques encablures de la Maison biélorusse de Varsovie, une ONG faisant office d’ambassade alternative pour les exilés biélorusses, Piotr Klujeu explique avoir choisi la Pologne comme base arrière pour continuer de « chanter l’amour et la liberté » et « susciter le changement ». « Si je me taisais, ce serait cautionner l’inacceptable », croit-il, ajoutant qu’il dédiera sous peu un album aux victimes de la répression. Et quand « c’en sera fini de toute cette violence », Piotr est catégorique : il reviendra dans sa Biélorussie bien-aimée pour y mettre sa pierre à l’édifice. Peut-être pour œuvrer au sein du ministère de la Culture biélorusse, confie-t-il.

Photo: Patrice Senécal Le Devoir Piotr Klujeu, musicien, qui explique avoir choisi la Pologne comme base arrière pour continuer de «chanter l’amour et la liberté».

Ce souhait de retrouver sa « grande famille » fait aussi pétiller les yeux bleus de la jeune Kristina Pauliukevich, 17 ans, qui, en ce samedi d’octobre, prend part à une marche des femmes organisée par la diaspora biélorusse de Varsovie. « Aujourd’hui, nous voulons tous vivre dans un pays où nous sommes libres de choisir notre dirigeant », s’emballe celle qui vient d’entamer ses études de psychologie en Pologne. « Une flamme s’est allumée dans le cœur de millions de mes confrères et consœurs. Et elle n’est pas prête de s’éteindre. »